La lutte contre les grandes surfaces est un combat pour la démocratie

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Que faire lorsque l’implantation d’une grande surface menace l’organisation et les commerces d’une ville moyenne. Il n’y a pas qu’en France où le problème se pose. L’éditorialiste du Guardian George Monbiot raconte comment en tant que citoyen, il se sent impuissant face à la machine économique.

Cela fait des années que j’en parle dans mes articles. Mais ce n’est qu’aujourd’hui, alors que je me retrouve en plein dedans, que cette injustice me frappe avec toute sa violence. Comme tout le monde ici, je me sens impuissant, désarmé face à cette catastrophe qui se produit au ralenti sous mes yeux.

Je vis dans le dernier recoin de la Gaule qui résiste encore et toujours aux Romains. Ou, si l’on préfère, dans une petite bourgade (Machynlleth, au centre du pays de Galles) qui n’a pas encore été assaillie par les grandes surfaces. Personne ne s’attend cependant à ce que nous résistions encore bien longtemps. Le mois dernier, en effet, Tesco a déposé une demande pour pouvoir nous envahir : le groupe veut construire un magasin de 2500 m² en bordure du centre-ville. Cela équivaut au double de la surface de toutes nos épiceries réunies et c’est bien plus que n’en peut supporter notre petit bourg de 2100 âmes. Car Tesco ne prospérera ici que si d’autres magasins ferment et que des clients viennent de plusieurs kilomètres à la ronde.

Plus de 300 personnes, soit environ un cinquième de la population adulte, ont envoyé des lettres de protestation. L’hostilité envers Tesco et l’attachement à la région sont si forts que si nous, nous n’arrivons pas à les battre, personne n’y parviendra. Malheureusement, nous sommes à court de potion magique et nos chances de l’emporter sont donc minces.

La tragédie qui frappe notre bourg avait pourtant été annoncée avec force détails. En 1998, en effet, le gouvernement a commandé une étude sur l’impact des grandes surfaces sur les petites villes, qui a révélé que lorsqu’un grand supermarché est bâti non loin du centre, les magasins d’alimentation font 13 à 50 % d’affaires en moins. Il s’ensuit « la fermeture de certains commerces de proximité, une augmentation des établissements vacants et une baisse générale de la qualité de l’environnement dans le centre ». Les villes sont encore plus durement touchées lorsque les supermarchés « présentent une taille disproportionnée par rapport à celle du centre-ville ». Dans de tels cas, la grande surface devient le nouveau lieu central de la ville et les autres commerces périclitent.

Si le monstre est bel et bien construit, tout ce qui fait la particularité et l’attrait de notre petite ville – les échoppes originales, le plus vieux marché fermier du Royaume-Uni, l’activité de la communauté – disparaîtra lui. Nous allons tout simplement être engloutis par Tesco.

Les perspectives pour le petit commerce n’étaient déjà pas très brillantes en période de prospérité économique. Au fur et à mesure que les supermarchés resserraient leur étreinte, 2000 commerces indépendants mettaient chaque année la clé sous la porte entre 1997 et 2004 au Royaume-Uni. Aujourd’hui, la situation est bien pire. Selon un rapport de la Local Data Company datant de fin juillet, 12 000 établissements ont d’ores et déjà fermé en Angleterre et au pays de Galles cette année. Tesco, en revanche, a raflé la mise. En avril, son chiffre d’affaires a pour la première fois dépassé le milliard de livres par semaine.

Malheureusement, dans notre combat contre la demande de Tesco, nous nous sentons pieds et poings liés. Le groupe a en effet entamé sa campagne par une exposition et une « consultation » qui m’ont semblé pencher singulièrement du côté de son implantation. J’ai demandé au responsable de la communication si la consultation serait examinée en toute indépendance. La réponse a été non. Tesco a annoncé qu’une écrasante majorité des habitants étaient favorables à la grande surface. Un sondage réalisé par des locaux auprès des habitants a quant à lui montré l’inverse, mais je vous laisse deviner lequel des deux fera la une des journaux.

Nous avons alors attendu, mais nous ignorions totalement à quel moment Tesco allait faire sa demande. Car comme tous les promoteurs, le groupe n’est pas obligé de prévenir qui que ce soit. Il a donc soumis ses projets au conseil de comté le 24 juin, lequel conseil ne les a rendus publics que le 14 juillet. Pour Tesco, la date était idéale. C’est en effet cette semaine-là que les vacances ont commencé, si bien que de nombreux adversaires du projet s’apprêtaient à partir en congé. Nous avions jusqu’au 31 juillet pour déposer nos réclamations (nous avons perdu quatre jours par la faute du conseil). A présent, les gens reviennent de vacances et s’aperçoivent qu’il est trop tard pour se manifester.

Comble de l’injustice, le promoteur n’est pas légalement tenu de prouver le bien-fondé de ce qu’il avance. Or la demande de Tesco est truffée d’affirmations douteuses. Ils assurent que l’hypermarché « permettra de créer au minimum 140 emplois à temps complet ou partiel ». Or les recherches menées par les géants de la distribution eux-mêmes montrent que chaque établissement entraîne la perte nette de 276 emplois. Ce qui n’est guère étonnant : les petits commerces emploient cinq fois plus de personnes à chiffre d’affaires égal. Tesco soutient également qu’ils achèteront des produits locaux « partout où ce sera possible ». Mais lorsque les responsables ont été interrogés à ce sujet, ils ont dit que les fournisseurs locaux devraient vendre leurs produits au groupe dans son ensemble. Ceux-ci seraient ensuite acheminés par camion au centre de distribution le plus proche – dans le cas présent à 180 km de là, à Avonmouth – puis ils retraverseraient le pays de Galles, toujours en camion, jusqu’à Machynlleth. Chose incroyable, selon Tesco, le nouvel établissement devrait permettre de décongestionner le trafic. Ce qui semble relever d’une interprétation totalement erronée de la réalité.

Mais le véritable problème, c’est que si le conseil de comté se prononce contre Tesco, celui-ci peut faire appel. Ce qui peut entraîner des coûts astronomiques pour le conseil. Comme l’a fait remarquer John Sweeney, qui dirige le conseil de district de North Norfolk, chez Tesco, « ils sont trop gros et trop puissants pour nous. Si nous refusons qu’ils s’implantent, ils feront appel, or nous ne pouvons pas nous permettre de mener ce combat et de le perdre. Si nous étions condamnés à payer les frais de justice, nous serions ruinés. » Aucune autorité locale ou presque n’est prête à prendre un tel risque. Tesco peut donc continuer à faire appel et à redéposer ses demandes grâce aux fonds considérables dont le groupe dispose jusqu’à ce qu’ils obtiennent satisfaction. Les opposants, en revanche, n’ont pas le droit de faire appel. L’inégalité des forces en présence signifie donc que nos chances sont pratiquement nulles.

Une fois que la grande surface sera construite, nous n’aurons bientôt plus le choix. Au fur et à mesure que la première vague de clients va s’étioler et que le chiffre d’affaires des petits commerçants va chuter, la qualité et la variété des produits va baisser, poussant un nombre croissant de personnes dans les bras de Tesco. A partir de ce moment-là, rien ne pourra arrêter l’effondrement.

La question que je me pose est la suivante : pourquoi est-ce que ce sont des gens qui n’habitent pas ici qui prennent cette décision ? Pourquoi les lois concernant l’urbanisme ne nous permettent-elles pas d’organiser un référendum ? Je comprends que les décisions portant sur des services indispensables ne puissent pas être prises par les seules communautés.

Je sais que les villages aisés essaient d’empêcher la construction de logements sociaux et que certains habitants militent contre les foyers pour sans-abri et les unités de soins pour malades mentaux. Mais il n’est pas question ici de services indispensables. Il est question de choix. C’est du moins ce qu’on nous dit. On peut aujourd’hui acheter toutes les denrées alimentaires que l’on veut dans cette ville, y compris, au marché, des produits bien moins chers que dans les grandes surfaces. En votant contre Tesco, on ne priverait personne de ses moyens de subsistance.

Alors pourquoi devons-nous nous en remettre à un conseil de comté éloigné et frileux ? La décision devrait nous revenir, à nous et à nous seuls, et être irrévocable. Si l’urbanisme avait toujours fonctionné comme cela, je suis sûr que la Grande-Bretagne serait un autre pays, avec des commerces prospères et des communautés dignes de ce nom. On pourrait croire que tout ceci n’est qu’une lutte pour la diversité et les particularismes locaux. Il s’agit en fait, en toile de fond, d’un combat pour la démocratie.

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La lutte contre les grandes surfaces est un combat pour la démocratie

Par George Monbiot. Publié dans The Guardian du 10 août 2009

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