Le méthane : problème majeur et solution pratique pour le climat ?

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Il faut recentrer le débat autour du réchauffement sur le méthane. Car celui-ci – le deuxième gaz à effet de serre d’origine anthropique par son importance- présente des opportunités importante pour lutter contre le changement climatique. En effet, il possède une durée de vie relativement courte et donc une action peut amener des résultats rapidement. De plus, il existe des solutions pour en limiter rapidement les émissions.

Lorsque la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques est entrée en vigueur en 1994, les conséquences d’une modification du climat semblaient lointaines. Plus maintenant. En effet, il n’est pas un jour sans qu’on nous parle de changements affectant glaciers, inlandsis, océans et écosystèmes : le changement climatique semble donc bien là.

Résultat : le débat sur ce qu’il convient de faire change également. Les projets de géo-ingénierie, qui relevaient auparavant de la quasi science-fiction, sont maintenant pris très au sérieux. Cependant, c’est sur la réduction des émissions de dioxyde de carbone que s’est porté l’essentiel de l’attention.

Il ne fait aucun doute que l’enrayement du changement climatique sur le long terme passe par une réduction drastique de nos émissions de CO2. Il s’offre pourtant à nous d’importantes perspectives de ralentissement du réchauffement climatique dans les décennies à venir si nous réduisons les émissions des autres gaz à effet de serre.

Le CO2 n’est responsable que de la moitié environ du réchauffement climatique qui s’est produit jusqu’ici. Le reste est dû aux autres gaz à effet de serre et particulièrement au méthane (Proceedings of the National Academy of Sciences, vol 97, p 9875). De la même façon, moins de la moitié du réchauffement total prévu durant les 20 prochaines années sera provoquée par le CO2. C’est le méthane ainsi que d’autres gaz tels que le monoxyde de carbone, les composés organiques volatils (COV) et les particules de noir de carbone qui causeront le plus de dégâts.

De récentes modélisations ont montré que pour exercer un impact maximal sur le réchauffement au cours de ce siècle, il faut immédiatement réduire les émissions de ces gaz et les maintenir à un faible niveau (International Journal of Climate Change Strategies and Management, vol 1, p 42).

Le méthane est un gaz à effet de serre bien plus puissant que le CO2. Une tonne de ce gaz provoque en effet 100 fois plus ou presque de réchauffement durant les cinq premières années de sa durée de vie dans l’atmosphère qu’une tonne de CO2. Le méthane disparaît de l’atmosphère beaucoup plus rapidement que le CO2 puisqu’il a une demi-vie de 8,5 ans contre plusieurs dizaines d’années pour le CO2, mais une tonne de méthane produit au final 2,75 tonnes de CO2 en plus dans l’atmosphère. Et indépendamment de tout cela, une tonne de méthane émise aujourd’hui provoquera jusqu’en 2075 un réchauffement annuel plus important qu’une tonne de CO2 émise au même moment. Ce n’est qu’en l’an 7300 que les deux gaz auront entraîné le même réchauffement cumulatif. C’est donc comme si on avait affaire à du CO2 qui aurait pris des anabolisants.

Tout cela fait donc du méthane une cible de choix pour les réductions d’émissions. En effet, sa durée de vie plus courte fait que ses niveaux atmosphériques sont bien plus réceptifs aux réductions d’émissions.

Autre aspect important : l’impact sur la santé des hommes. De tous les gaz à effet de serre, le CO2 est l’un des moins nocifs. Le méthane, en revanche, est un précurseur de l’ozone troposphérique qui est un polluant atmosphérique toxique. Le monoxyde de carbone, les COV et les particules de noir de carbone sont également nocifs pour la santé humaine.

Le poids de ces polluants atmosphériques sur la santé mondiale dépasse celui de n’importe quel autre risque lié à l’environnement et même celui des grandes maladies telles que le paludisme ou la tuberculose. La diminution des émissions de méthane et d’autres polluants nocifs responsables de l’effet de serre permettrait donc de sauver de nombreuses vies.

Le fait de tenir davantage compte du méthane changerait également la teneur des négociations sur le climat, peut-être même dans le bon sens. Cela déplacerait une partie du poids de la responsabilité sur les pays en développement. Il peut sembler injuste de rendre ces pays davantage responsables du réchauffement climatique qu’ils ne le sont aujourd’hui, mais cela leur offrirait d’un autre côté toute une palette d’occasions de participer à la lutte au niveau mondial. Ils pourraient ainsi bénéficier de dispositifs qui récompensent les réductions d’émissions.

Pourquoi, dès lors, le méthane et les gaz à effet de serre autres que le CO2 ne figurent-ils pas au centre des discussions sur le réchauffement climatique ? Une des raisons est que le système de pondération officiel qui sert à évaluer des impacts relatifs des différents gaz à effet de serre est aujourd’hui dépassé et trop focalisé sur le réchauffement à long terme.

En effet, d’après ce système, une tonne de méthane équivaut à 21 tonnes de CO2 sur une période de 100 ans. Ce rapport est dépassé, les estimations actuelles se montant à 25 tonnes et plus. De surcroît, l’échelle de temps est tout sauf pertinente étant donné l’urgence à laquelle nous sommes confrontés. Cela met sur le même plan les mesures qui freineront le réchauffement en 2109 et celles qui seront efficaces dès l’année prochaine. C’est une manière plutôt étrange de voir les choses, car la priorité doit sans aucun doute être donnée à l’année prochaine.

La réduction du méthane atmosphérique pourrait être moins difficile à mettre en oeuvre que celle du CO2. La technologie existe déjà et les réductions seraient plus faciles à appliquer sur les plans politique et économique. Le méthane est aussi un gaz plus aisé à manier dans les négociations internationales que le noir de carbone, qui arrive juste derrière en terme de polluant à effet de serre hors CO2, car ses effets sont mieux connus.

Les émissions de méthane au niveau mondial proviennent dans les mêmes proportions ou presque du secteur de l’énergie (émissions des mines de charbon et fuites des gisements de pétrole et de gaz), de la gestion des déchets (décharges, eaux usées et fumier) et de l’agriculture (principalement les rizières et les ruminants).

Réduire les têtes de bétail et la production de riz nécessiterait de changer nos habitudes de consommation, ce qui ne serait pas nécessaire concernant la gestion des déchets et les fuites liées à l’exploitation des combustibles fossiles. Remédier à ces problèmes ne menace pas directement nos modes de vie et permet un contrôle direct ; plus besoin de taxe carbone controversée ni de système de marché de droits d’émissions.

Il nous faut de toute urgence lancer des mesures qui empêchent la planète de trop se réchauffer parallèlement aux efforts que nous fournissons pour contrôler les émissions de CO2. Et faire tout notre possible pour réduire les émissions de méthane paraît davantage judicieux que de nous embarquer dans des projets risqués de géo-ingénierie.

Ce fruit est à portée de main, il est mûr et porteur de résultats immédiats. Le fait d’aider à le cueillir signifie aussi que je peux dire à mes petits-enfants que oui, j’ai fait quelque chose pour protéger directement la planète.

De grâce, contrôlons les émissions de méthane avant de nous risquer à la géo-ingénierie !

25 juin 2009 par Kirk Smith, professeur de santé environnementale mondiale à l’Université de Californie à Berkeley

Magazine n° 2714

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