Vendre la peau du tigre pour le sauver

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Les tigres – c’est un fait reconnu – sont confrontés à toute une série de menaces. Il y a un siècle, on pouvait en rencontrer depuis Bali jusqu’en Iran. Depuis, trois sous-espèces ont disparu et la diminution de leur aire de répartition ainsi que de la population totale a été catastrophique pour ces animaux. Parmi les menaces actuelles figurent la perte d’habitat et l’appauvrissement génétique. Néanmoins, c’est bien le braconnage qui représente la menace la plus immédiate et grave pour de nombreuses populations. Le marché noir le plus important se situe sans doute en Chine. Or, chose étonnante, nous savons peu de choses de ce marché. Les recherches que j’ai menées avaient donc avant tout pour objectif de mieux l’appréhender.

Pour l’instant, ce sont les trafiquants qui ont le dessus. Depuis 20 ans, la stratégie adoptée pour sauver les tigres a consisté, sur le plan pratique, à mettre une prime de 50 000 dollars US sur chaque tigre sauvage d’Asie (les primes sont des récompenses financières versées en général par les autorités aux individus qui tuent les animaux nuisibles). Le seul problème avec ces primes, c’est que c’est toujours une personne hors-la-loi qui la touche. Donc durant les vingt dernières années, on s’est contentés d’espérer que les trafiquants d’Asie allaient « soudain » réaliser que le braconnage, ce n’est pas bien. Et eux, tout ce qu’ils ont compris, c’est que les défenseurs de la nature leur faisaient gagner de l’argent.

Au niveau économique, le problème est que notre stratégie actuelle revient ni plus ni moins à ce que les défenseurs de l’environnement subventionnent les trafiquants à hauteur de 50 000 dollars US par tigre abattu. Les tigres disparaissent trop rapidement. Et pourtant nous nous enferrons dans la même politique depuis des dizaines d’années.

Les contrôles aux frontières ne sont pas efficaces, car celles-ci sont longues et les trafiquants ont plusieurs points d’entrée et plusieurs techniques de fraude. Des produits dérivés du tigre ont pénétré en Chine par voiture, par bus, par train, par bateau et par avion. […] Les itinéraires de contrebande entre les provinces chinoises et les États de l’aire de répartition du tigre ont continué à voir circuler les produits malgré les efforts déployés en faveur d’une interdiction. Les trafiquants savent très bien contourner les difficultés liées à l’application de la loi. Les frontières de la Chine avec les autres États sont beaucoup plus longues que celle entre les États-Unis et le Mexique, par exemple. Or les Américains ne sont pas pour autant parvenus à ce que drogues et individus n’entrent pas sur leur territoire. La Chine et les autres États où vit le tigre ne peuvent donc pas empêcher que les produits dérivés ne franchissent leurs frontières.

De plus, ce sont les « types » de produits illicites les plus difficiles à repérer. Ils sont peu volumineux et leur trafic n’est pas fréquent. Or il est beaucoup plus facile d’intercepter des produits qui transitent souvent et qui représentent un gros volume (on identifie plus facilement le dispositif et les trafiquants).

En fait, nous avons absolument besoin de lancer une grande réflexion pour mettre au point de nouvelles solutions. Car les trafiquants ont déjà trouvé la parade à la plupart des actions que nous pouvons tenter pour faire respecter la loi. Que l’on surveille les routes avec plus d’attention et ils emprunteront d’autres itinéraires. Que l’on applique les peines avec plus de rigueur et leur activité n’en deviendra que plus clandestine. Ou bien ils verseront des pots-de-vin aux autorités locales et à la police.

Il y a à l’heure actuelle deux idées qui dominent. […] Je signale que ce sont des sujets sur lesquels je n’ai pas mené de recherches approfondies, mais considérons-les néanmoins comme des options possibles.

Peut-on réduire la demande ? Ceci, malheureusement, n’est pas une idée nouvelle. Cela fait au contraire trente ans que l’on attend que ça marche.

Tout ce qui a été entrepris jusqu’à présent (interdictions, suppressions dans les textes médicaux chinois de toute référence aux os de tigres) l’a été dans le but de réduire la demande. Ça n’a pas marché. Si ça avait marché, les prix sur le marché noir se seraient effondrés. Les trafiquants ne nous fournissant pas de relevés statistiques à analyser, les prix sur le marché noir sont un bon indicateur de la demande. Quand celle-ci baisse, les prix aussi. Or, ils restent hélas résolument hauts sur le marché noir.

La diminution de la demande est une bonne stratégie à long terme et pourrait de toute façon se produire avec l’évolution des générations en Chine. Néanmoins, pour le moment, l’augmentation de la consommation et le vieillissement de la population stimulent (probablement) la demande, sans compter que l’interdiction du commerce d’os a attiré de « nouveaux » clients (des gens qui n’ont pas besoin de médicaments à base d’os de tigre, mais qui font des stocks au cas où). […]

Autre problème : le braconnage est un processus « rapide » qui fait que la population de tigres diminue vite. Or l’éducation est une réponse « lente ».

De plus, il nous faut comprendre qui achète des os de tigres. […] Environ 2 % des adeptes de la médecine traditionnelle chinoise ne sont pas influencés par le risque qui pèse sur la survie des tigres. Ils continueront donc à acheter des produits tirés d’espèces en danger. C’est une bonne chose que les 98 autres pour cent soient en théorie prêts à arrêter, mais les 2 % restants suffisent largement à décimer tous les tigres encore vivants.

On m’a dit que 25 millions de Chinois souffrant de graves maladies des os auraient intérêt à avoir recours à la médecine traditionnelle. Or même si on persuadait 98 % d’entre eux que cette médecine n’est pas appropriée, il en resterait bien assez pour éliminer à plusieurs reprises tous les tigres sauvages d’Asie. Il ne s’agit donc pas simplement de réduire la demande, mais de déterminer dans quelles proportions il faut la réduire et le peu de temps qu’il nous reste.

Il est également question de reprendre une certaine forme de commerce sur le territoire chinois même […]. La Chine abrite au moins 5000 tigres dans des élevages ou des zoos. Les animaux qui y meurent de mort naturelle sont empilés dans des chambres froides depuis 1993. Or ce n’est clairement pas une alternative populaire ni satisfaisante au braconnage. Et, à vrai dire, il n’est pas sûr qu’une reprise du commerce intérieur soit d’une quelconque efficacité. Les conditions sur certains marchés ont certes fait que le commerce des animaux a permis de réduire le braconnage (pour de nombreux crocodiliens, par exemple), mais sur d’autres marchés, ça n’a fait qu’accroître le trafic (ainsi l’ivoire des éléphants dans les années 80). La façon dont est organisé le marché est donc très importante.

Si le système est conçu pour permettre un contrôle efficace, le commerce légal peut éloigner les clients du marché noir. C’est ce qui a été fait avec les kangourous en Australie et les alligators en Louisiane. En 1979, quelque 16 000 alligators sauvages ont été abattus dans cet État, alors qu’aujourd’hui, ce chiffre est passé à 30 000. Grâce à un contrôle de qualité, on a ainsi pu augmenter le nombre d’alligators à l’état sauvage.

Donc si nous souhaitons réellement sauver les tigres, il faut nous inspirer des exemples ayant entraîné un recul sensible du braconnage. Dans la plupart des cas, cela nécessite un commerce légal réglementé,  » des systèmes de contrôle efficaces « , une véritable application de la loi. La Chine dispose bien de systèmes de contrôle efficaces (on l’a vu avec les chevrotains musqués) et, heu… elle applique véritablement les lois (et ça fait peur).

Analyser le commerce légal chinois suppose donc d’examiner le circuit de distribution. Si celle-ci est limitée et passe par les hôpitaux – par exemple sur prescription médicale – cela peut être efficace. Il devient dans ce cas plus difficile de blanchir les produits. Toute personne qui opérerait en marge d’un nombre limité de distributeurs serait d’office suspecte de trafic. En revanche, un marché étendu, libre et ouvert à tous rendrait tout contrôle bien plus ardu. Dans ce cas, les risques encourus par la population de tigres seraient multipliés.

On ne peut donc pas savoir si un commerce légal serait d’une quelconque efficacité tant que nous ignorons comment la distribution serait organisée. C’est le principal point que j’ai avancé dans mes recherches. Personne ne peut déterminer si le commerce intérieur va jouer sur le braconnage à moins de savoir comment ce commerce va fonctionner. Il est donc prématuré de se prononcer sur l’avenir.

Du fait que ce commerce peut être bénéfique et que la situation n’est guère brillante, il faudrait que nous analysions correctement cette solution. Ce n’est pas comme s’il existait autre chose de vraiment efficace face au braconnage. Peu importe si les élevages de tigres ne sont pas gérés par des défenseurs de la nature. Ce n’est pas la motivation qui compte, ce sont les résultats potentiels pour les tigres sauvages.

Cependant, l’un des arguments les plus fréquents contre le commerce intérieur est que les braconniers peuvent représenter des concurrents pour les éleveurs, car tuer un tigre revient beaucoup moins cher. Il faut donc étudier les coûts relatifs de l’élevage et du braconnage.

Tout d’abord, dans tout commerce illégal, le coût de l’approvisionnement (faire pousser de la marijuana, abattre un tigre) reste négligeable. Dans ce type de commerce, les coûts viennent en effet principalement de l’acheminement du produit jusqu’au consommateur à travers toute la chaîne d’approvisionnement. Ce n’est pas pour rien que le commerce illégal en Chine porte sur la peau et les os de tigre (et non sur les dents, les griffes, le pénis, etc.). C’est parce que seuls ces deux éléments rapportent suffisamment pour justifier les coûts (et la prise de risques). Il n’y aurait aucune raison à ne pas envoyer des dents et autres en Chine si seul l’abattage du tigre avait un coût. Mais il vaut bien mieux s’en abstenir quand on ne peut pas vendre les dents à un prix qui compense le coût du transport, des pots-de-vin, des risques encourus et de la coordination.

C’est donc un argument fallacieux que de vouloir comparer le coût du braconnage (disons 1500 dollars US) avec celui de l’élevage. A moins que le braconnier ne possède un tapis volant qui puisse acheminer le produit directement jusqu’au consommateur, le coût de l’abattage n’est pas un critère (de la même façon, la marijuana sur le marché américain de la drogue vient principalement du Mexique et non de Turquie, où ça coûte pourtant moins cher de la faire pousser). La chaîne d’approvisionnement est donc bien un élément décisif.

Ensuite, l’argument sur la concurrence entre braconniers et éleveurs présuppose que celle-ci va porter sur les prix. Or ce n’est pas ce qui se produit quand il y a un marché légal et un marché illégal d’animaux sauvages. Elle porte sur la qualité (élevée, norme uniforme ; par exemple, le Crocodylus porosus d’élevage – crocodile marin – se vend plus cher que son homologue sauvage ; même chose pour les papillons). La concurrence peut aussi porter sur le volume. Les crocodiles d’élevage fournissent des milliers de peaux chaque année. Les trafiquants ne peuvent pas s’aligner. Enfin, la concurrence peut porter sur le statut des produits, ceux qui sont légaux étant de ce fait attractifs. Le commerce des peaux de crocodile a permis de souligner auprès des consommateurs l’avantage qu’il y a, pour la survie de l’espèce, à acheter des produits légaux. En Chine, il y a en outre l’avantage de ne pas risquer 20 ans de prison quand on achète sur le marché légal.

L’élevage illégal de tigres est déjà une réalité au Viêt-Nam (et en Thaïlande aussi, je pense). Les fermes s’y retrouvent vraisemblablement financièrement. Or si les protecteurs de la nature avaient raison, ce ne serait pas le cas.

L’argument de la concurrence n’est pas nouveau. Il avait déjà été utilisé pour protester contre l’élevage de crocodiliens. En Louisiane, cela coûte moins cher d’abattre un alligator que d’en élever un. En 1989, dans cet État, les alligators d’élevage ont produit 500 000 oeufs. En 2005, ils sont passés à 400 000. Ils peuvent donc parfaitement concurrencer les « produits sauvages ».

Alors que penser de tout cela ? J’ignore si l’élevage de tigres sera rentable. Tout le monde l’ignore. Mais on ne peut pas fournir de réponse honnête à cette question si on part du principe que la concurrence portera sur les prix et que les trafiquants disposent de tapis volants pour faire parvenir leur marchandise au client. L’homme est en général assez intelligent pour contourner ce genre de problèmes. Ce que je veux dire, c’est que ça coûtait sans doute moins cher de tuer les premiers bovins dans la nature à coup de pierres plutôt que d’en faire des élevages. Mais c’est pourtant cette dernière solution que l’homme a fini par adopter.

Ce qui est sûr, c’est que les tigres sont bel et bien en fâcheuse posture. Les trafiquants se donnent beaucoup de mal pour les attraper. Quant à nous, nous persistons depuis des années dans une politique qui a donné des résultats plutôt décevants. C’est un problème éminemment complexe parce qu’on n’est pas en présence d’un seul marché noir opposé à une seule mesure politique. Et c’est également en train de devenir un problème redoutable, car il n’y a plus de mesures dépourvues de risques. Doit-on s’en tenir à notre stratégie qui échoue depuis vingt ans et accepter que de nombreuses populations de tigres soient rayées de la carte ? Ou bien devons-nous en tenter de nouvelles dont on ne connaît pas bien les risques ? Nous avons peu de mesures « à effet rapide » à notre disposition pour contrer l’extinction due au braconnage, elle aussi « à effet rapide ». Nous avons donc besoin de davantage d’idées reposant sur de meilleures analyses. On touche ici du doigt un des problèmes récurrents : la politique actuelle est trop souvent le résultat d’hypothèses qui ne se vérifient pas concernant le marché noir.

Brendan Moyle

Source : courtoisie de l’auteur

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