Profiteurs du climat : les pays émergents doivent agir

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Les pays en développement les plus influents sont exempts d’efforts en matière de réduction des gaz à effet de serre. Aujourd’hui, alors que se poursuivent les discussions sur le climat, cet état de fait doit changer.

Puisque George Bush n’est plus là pour se méprendre sur tout et n’importe quoi, il n’y a sans doute plus aucun risque à pointer du doigt une réalité que les négociateurs sur le climat n’évoquent que rarement : un nombre certain de pays n’ont pas d’objectifs de réduction de leurs émissions de dioxyde de carbone, alors que ça devrait vraiment être le cas. Ils ne sont pas pauvres et ils ne font pas partie des petits émetteurs. Ce sont des profiteurs du climat.

Je ne fais pas ici allusion aux grands pays d’Asie comme l’Inde, l’Indonésie ou même la Chine où les émissions au niveau national sont élevées, mais où, par habitant, elles demeurent très basses si l’on se réfère aux critères des pays industrialisés. Ainsi, un Indien émet en moyenne environ un dixième des émissions d’un Américain. Et même en Chine, la moyenne par habitant n’est que le quart de la moyenne américaine, sachant qu’une grande partie de ces émissions vient de la production de biens destinés au monde occidental.

Nous, les gros émetteurs, devons encourager des pays comme la Chine et l’Inde à prendre des mesures si nous voulons retarder les effets du changement climatique. Mais notre attitude doit être empreinte d’humilité, nous devons reconnaître, que oui, nous sommes désolés, nous avons accaparé la majeure partie de l’atmosphère où on peut rejeter des gaz à effet de serre.

Non, ce à quoi je fais allusion ici, c’est à une liste toujours plus longue de pays où l’industrialisation progresse rapidement et qui ne sont pas soumis à des objectifs par le Protocole de Kyoto, alors qu’ils présentent des taux d’émissions souvent supérieurs à ceux de pays industrialisés depuis longtemps et qui, eux, ont des engagements à tenir. Qui plus est, tandis que les pays qui ont ratifié le Protocole réduisent leurs émissions, les autres, dans leur grande majorité, sont en train de les augmenter, et vite.

Il s’agit de pays aussi différents que la Malaisie, l’Arabie saoudite, Israël et la Corée du Sud. Or à l’heure actuelle, aucun d’entre eux ne semble susceptible d’accepter qu’on lui demande ne serait-ce que de se fixer des objectifs à Copenhague en fin d’année, lorsque devra être conclu l’accord qui succédera au protocole de 1997. Une situation de plus en plus insensée, qui est non seulement injuste, mais également préjudiciable aux véritables efforts entrepris face au changement climatique.

Lorsque le protocole de Kyoto a été adopté en 1997, il fixait des objectifs aux pays industrialisés, ce qui incluait les États membres de l’Organisation de Coopération et de développement économiques, l’ex-bloc soviétique et le Japon. Les pays émergents en étaient exclus, à la fois par opportunisme politique et parce que leurs émissions ne semblaient pas peser suffisamment lourd. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Cette évolution a été mise à jour avec force détails inquiétants par les estimations pour 2007 des émissions nationales récemment publiées par l’Oak Ridge National Laboratory, situé au Tennessee, un observatoire international largement reconnu qui dépend du gouvernement américain.

Prenons la Malaisie qui, désormais, fait peu ou proue partie des pays industrialisés, ce que confirment ses émissions de dioxyde de carbone. Des émissions qui proviennent de l’énergie utilisée pour faire fonctionner les usines, les voitures et les appareils de climatisation. Eh bien en 2007, les émissions de ce pays avaient quadruplé par rapport à 1990, passant de 15 à 68 millions de tonnes de carbone (1990 est l’année de référence d’après laquelle sont calculées les réductions d’émissions pour les pays qui ont ratifié le Protocole de Kyoto).

La Malaisie, dont le PIB dépasse celui de bien des pays d’Europe, émet aujourd’hui légèrement plus de dioxyde de carbone par habitant que la Grande-Bretagne qui, avec 2,47 tonnes, se situe dans la moyenne européenne. Mais tandis que les Britanniques sont en bonne voie pour atteindre leur objectif, fixé par Kyoto, de réduction de 12,5 % par rapport aux niveaux de 1990, la Malaisie, elle, peut continuer à augmenter ses émissions comme elle l’entend.

Pour information, les émissions par habitant aux États-Unis s’élèvent actuellement à 5,3 tonnes de carbone, d’après Oak Ridge. A l’autre extrémité, celles du Bangladesh sont de 0,08 tonne.

D’autres pays d’Asie, que l’on avait coutume d’appeler les « dragons », sont aujourd’hui dans la même situation que la Malaisie et pour des raisons similaires. Ils continuent à accroître leurs émissions au-dessus des niveaux autorisés pour les pays signataires du Protocole qui, de leur côté, se démènent pour réduire les leurs.

Les émissions de Taïwan ont ainsi doublé depuis 1990 et sont aujourd’hui plus élevées, par habitant, que dans la plupart des pays d’Europe. Ce pays n’a pour autant aucun objectif à remplir.

Pareil pour la Corée du Sud qui est récemment passée devant son voisin japonais en termes d’émissions par habitant. Mais si le Japon a des engagements à tenir, la Corée du Sud, elle, n’en a pas. Elle fait partie du club des pays riches de l’OCDE depuis 1996, mais, quand il s’agit du climat, elle est commodément logée à la même enseigne que les nations pauvres.

Voilà qui est un tantinet embarrassant pour le plus éminent représentant de ce pays, Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies, dont la réputation personnelle en matière de lutte contre le changement climatique ne cesse de grandir. Contrairement à son prédécesseur, Kofi Annan, il est régulièrement présent lors des négociations sur le climat, comme ça a été le cas à Poznan, en Pologne, en décembre dernier. A Bali, fin 2007, la détermination de son intervention a permis d’éviter que le processus n’échoue. Peut-être le moment est-il donc venu qu’il consacre une partie de son énergie à mobiliser son propre pays.

Un second groupe de pays dont les émissions grimpent en flèche se situe dans la région du Golfe où l’énorme demande en énergie du fait du dessalement de l’eau de mer vient souvent s’ajouter aux émissions liées à l’industrialisation, à la consommation et à l’utilisation anarchique du pétrole bon marché présent sur place. Ce mois-ci s’est tenu à Abu Dhabi un sommet très annoncé sur l’énergie du futur dans le monde. Tony Blair y assistait. Un des buts de ce sommet était de présenter Masdar, une nouvelle « ville verte » que l’émirat est en train de bâtir. Eh bien ce n’est pas trop tôt ! Abu Dhabi fait en effet partie des Émirats arabes unis dont les émissions sont passées de 15 millions de tonnes en 1990 à 37 millions en 2007. Et les émissions par habitant dépassent désormais celles des États-Unis.

Depuis 1990, l’Arabie saoudite a de son côté doublé ses émissions qui, avec 4,5 tonnes par habitant, ne sont pas loin de celles des États-Unis. Bahreïn, avec 7,4 tonnes, est loin devant les Américains. Quant au Koweït, qui, de la même façon, a plus que multiplié par deux ses émissions, il émet par habitant deux fois plus que les États-Unis. (Non loin de là, en Israël, les émissions ont doublé depuis 1990 et, par habitant, elles sont désormais au coude à coude avec celles de la Grande-Bretagne.)

Mais le champion toutes catégories du Golfe, le pays qui pourrait à juste titre décrocher la médaille du pire criminel carbone est bien le Qatar. C’est un petit pays constitué d’une langue de sable grande comme le Connecticut, mais ses émissions en 2007 atteignaient 16 millions de tonnes, contre 3,3 en 1990. La plupart proviennent de ses imposantes installations d’extraction de gaz naturel destiné en grande partie à l’exportation. Mais, divisées par une population de 825 000 personnes, ces émissions reviennent à 19,3 tonnes par habitant, soit presque huit fois plus que la Grande-Bretagne et largement plus que trois fois celles des États-Unis.

C’est le record absolu, à moins qu’on ne compte les îles Vierges américaines qui, d’après Oak Ridge, émettaient plus de 25 tonnes de carbone par habitant en 2002, dernière année en date dont les chiffres soient disponibles. La plupart de ces émissions proviennent d’une des plus grandes raffineries de pétrole du monde.

De toute évidence, il y a un problème. Classer des pays comme le Qatar ou Taïwan dans la catégorie « en développement » relève de l’imposture. Certes, ils émettent ces importantes quantités de carbone depuis sans doute beaucoup moins longtemps que l’Europe et l’Amérique du Nord, mais il est de plus en plus indéfendable de leur part de se cacher au milieu des pays d’Afrique et les pays pauvres d’Asie lors des négociations internationales et de s’opposer, telles des vierges effarouchées, aux réductions d’émissions pour les pays en développement.

Ça suffit, tout ça. Ni le Koweït ni l’Arabie saoudite ni la Corée du Sud ni les autres ne sont des pays pauvres. Dans toute négociation internationale, il faut que l’équité prévale dans l’attribution des objectifs de réduction d’émissions, et cela passe, selon moi, par la prise en compte du nombre d’habitants. Il nous faudra peut-être une réglementation à part pour les pays dont la population continue à augmenter rapidement (encore que je ne peux pas croire que certains pays augmentent subrepticement leur population pour obtenir quelques permis d’émissions en plus). Mais à long terme, nous devons nous orienter vers des permis nationaux calculés d’après la population.

Ma formule préférée est « contraction et convergence », que l’on doit à Aubrey Meyer, un violoniste sud-africain d’une détermination à toute épreuve qui vit à Londres et qui l’a fait connaître par l’intermédiaire de son ONG « The Global Commons Institute ».

Ce concept préconise d’être à l’écoute des chercheurs et de contracter les émissions mondiales afin de stabiliser la concentration atmosphérique de gaz à effet de serre. Mais ensuite, il convient de répartir les droits d’émissions selon une formule qui ferait petit à petit converger les objectifs nationaux vers un niveau fixé uniquement en fonction de la population.

Bien sûr, chaque pays serait libre d’échanger ses droits ; ainsi, les États-Unis pourraient en acheter à l’Inde, etc. Mais la répartition initiale serait transparente et équitable, ce qui permettrait d’éviter toutes les actions bassement intéressées lors des négociations internationales.

Je vous recommande d’aller consulter les graphiques qui expliquent ce processus sur le site de Meyer, surtout si vous travaillez pour l’équipe d’Obama qui est en train de déterminer sa position dans les négociations sur le climat qui vont avoir lieu cette année. Comme moi, vous vous demanderez peut-être pourquoi le monde n’a pas adopté cette formule toute bête plus tôt.

A Londres, cette semaine, le diplomate en chef chargé du climat aux Nations Unies, Yvo de Boer, a déclaré que selon lui, « sur le long terme », les objectifs de réduction d’émissions fixés en fonction de la population étaient bien la solution. Alors pourquoi ne pas commencer dès maintenant ? Je propose qu’à Copenhague, les gouvernements prennent un nouveau départ dans leur réflexion sur le climat et adoptent cette solution à long terme qui permet de tirer un trait sur les anomalies ridicules qui existent actuellement.

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