Il est trop tard pour être pessimiste

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Notre monde va mal. Le tableau s’assombrit chaque jour de catastrophes avérées ou imminentes. Ce flot de mauvaises nouvelles a quelque chose de sidérant et d’inquiétant : il ne suscite aucune réaction. Nous continuons à vivre en ne changeant rien. Cette acceptation placide de faits et de chiffres,voire d’une fin annoncée, est tout à fait fascinante. Nous nous contentons de constater les dégâts… et nous continuons comme avant.

Nous savons, mais nous ne voulons pas y croire. A tel point que lorsque des scientifiques nous annoncent rien de moins que la sixième grande extinction d’espèces vivantes,la nôtre comprise, la nouvelle nous touche moins que le résultat du match de la veille ou la météo du week-end à venir! Plutôt que d’un refus de la situation, l’inaction semble provenir d’une certitude que le monde trouvera bien une solution pour éviter la catastrophe, que la science saura nous sauver.

C’est sans doute ce que pensaient les Sumériens, les Mayas et les habitants de l’île de Pâques, avant que leur civilisation ne disparaisse brutalement.

Parce qu’aucune société, aussi « avancée » soit-elle, ne survit à l’effondrement de l’écosystème sur lequel elle s’appuie, ces leçons du passé sont éloquentes.

Toute une partie du monde suit le modèle de développement économique de nos pays riches, car ses habitants y voient une recette absolue du bonheur.

Ne changeant rien nous-mêmes, nous ne pouvons pas empêcher les autres de commettre les mêmes erreurs que nous : ils ont besoin de se développer. Il y a un an, à Bornéo, j’ai filmé des centaines de milliers d’hectares de forêts détruits puis transformés en plantations de palmiers à huile. J’ai été reçu chez un employé de l’industrie de l’huile de palme. Quand je lui ai parlé des orangs-outans disparus, du réchauffement climatique amplifié par la déforestation, il m’a ri au nez.Avant ce travail,il n’avait rien.

Aujourd’hui, il possède une maison, les moyens de nourrir sa famille,un 4×4. Dans sa modeste cabane sur pilotis trônait une télévision à écran plat et son épouse regardait une série américaine… Ce modèle-là, c’est nous qui l’avons créé et qui en avons fait une référence pour le monde entier, l’image même du « paradis » à gagner.

Il y a aussi toutes les situations où nous prenons conscience que l’on contribue à ce gâchis tout en se sentant dépassé parleur absurdité. Dernièrement, j’ai filmé en Afrique du Sud des naturalistes qui nourrissaient de jeunes manchots et otaries, affamés à cause de la surpêche. Le soir au restaurant, on nous a servi du poisson élevé en Norvège, nourri avec des anchois du Chili et arrivé dans nos assiettes depuis l’autre bout de la planète par un avion-cargo réfrigéré… Au même moment, les Nations unies répètent que 800 millions d’êtres humains ne mangent pas à leur faim tandis que pour près de 1 milliard 300 millions d’autres, l’hypertension liée à une nourriture trop riche est devenue la principale cause de mortalité. Le monde marche sur la tête. On ne sait même plus par quel bout s’attaquer à cette farce tragique. Alors, on ne change rien.

Notre existence dépend entièrement des énergies fossiles. Nos villes d’aujourd’hui sont le produit du pétrole. Il a fallu cent soixante-dix ans pour édifier Notre-Dame de Paris, alors qu’en moins de trois ans on construit une tour de 800 mètres – dix fois plus haute – à Dubaï… Parce que le pétrole permet de le faire. Au début du XXe siècle, la moitié des Français étaient des paysans et nourrissaient l’autre moitié.Aujourd’hui, les agriculteurs ne représentent plus que 1,5 % de la population française. Pourtant,ils font de la France le deuxième exportateur mondial de denrées alimentaires…

Grâce aux carburants des tracteurs, aux engrais et aux pesticides qui sont tous des dérivés du pétrole ! En Alberta, au Canada,j’ai été fasciné par la frénésie déployée jour et nuit pour extraire le pétrole des schistes bitumineux,un gisement négligé jusque-là en raison de la difficulté d’exploitation.Que faisons-nous pour économiser ce pétrole qui est en train de s’épuiser ? Nous nous acharnons à le rechercher partout, quel qu’en soit le prix, comme si nous étions dépendants d’une drogue. Comble du paradoxe : nous construisons des avions de 500 places qui, dans une ou deux décennies, seront cloués au sol faute de carburant !Ce qui arrive est de « notre » faute, mais peut-on reprocher aux hommes d’avoir voulu vivre mieux ? Quoi de plus normal ! « Être conscient que demain existera et que je peux agir sur lui est le propre de l’homme», dit Albert Jacquard.Utilisons cette spécificité humaine pour nous projeter dans le monde de demain.

Le changement peut faire peur. Mais ce que l’on connaît aujourd’hui de l’état de la planète et des conséquences de notre modèle de développement fait plus peur encore… Quel homme politique serait assez courageux pour imposer à ses électeurs un nouveau modèle de développement basé sur l’économie des énergies et des ressources naturelles? Aucun ! Tous voient le court terme…le temps d’une élection. Car ce nouveau projet ressemble à une décroissance – mot honni par beaucoup : alors appelons celle-ci« adaptation économique ».

Notre modèle de croissance fondé sur l’épuisement de ressources non renouvelables mène à une impasse. Depuis qu’elle est apparue, la vie a toujours évolué sans jamais s’épuiser. En quatre milliards d’années,elle est sortie renouvelée des crises les plus graves. Nous pouvons faire de même. Inspirons-nous de la seule économie durable qui ait jamais fait ses preuves : la nature. Elle puise dans la diversité la capacité de se régénérer. Elle transforme ses déchets en richesses nouvelles.

Elle ne connaît pas le gaspillage. Nous pouvons consommer moins et vivre mieux, être raisonnables et heureux. Nous pouvons choisir de bâtir un nouveau projet de société qui nous rassemble. À condition que des hommes politiques courageux montrent la voie à suivre… et que nous soyons prêts à les élire.

Nous sommes au pied du mur. Il est trop tard pour être pessimiste.

Yann Arthus-Bertrand

Il est trop tard pour être pessimiste

Article paru dans l’édition du 24.09.08 du Monde

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