Dans la gueule du loup

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Les réserves mondiales de pétrole sont-elles sur le point de culminer ? En d’autres termes, vont-elles atteindre leur pic pour ensuite s’effondrer ? La réponse à cette question est simple : personne n’en a la moindre idée.

Prenez ces deux affirmations : 1. « L’an dernier, le groupe saoudien Aramco affirmait avec conviction qu’il restait l’équivalent de 500 à 700 milliards de barils à découvrir dans le Royaume. » 2. « L’Arabie saoudite semble clairement approcher voire atteindre son pic de production et ne peut matériellement pas accroître sa production de pétrole. »

La première affirmation est issue d’un rapport de l’« Energy Intelligence », un groupe de consultants auquel les principales entreprises pétrolières font appel (1). La seconde affirmation est extraite d’un livre de Matthew Simmons, conseiller auprès de l’administration Bush en matière d’investissements énergétiques (2). Qui devons-nous croire ? J’ai lu 4 000 pages de rapports sur les réserves mondiales de pétrole et j’en sais moins qu’au départ. La seule conclusion que je puisse tirer de ces lectures est que les individus qui trempent dans l’industrie pétrolière sont des menteurs.

En 1985, le Koweït annonçait posséder 50 % de plus d’or noir que ce qu’il avait précédemment déclaré. Le pays avait-il découvert un nouveau gisement ? Avait-il développé une nouvelle technologie qui permettait d’extraire plus de pétrole à partir des anciens gisements ? Non. L’OPEP, le cartel qui fixe les prix et auquel il appartient, avait décidé d’allouer des quotas de production à ses membres en fonction de la taille de leurs réserves. Plus les réserves étaient importantes, plus le pays était autorisé à produire (3). Les autres États ont donc rapidement suivi l’exemple du Koweït, ajoutant au total 300 milliards de barils à leurs réserves (4) : suffisamment pour approvisionner la planète pendant 10 ans, si cela s’était avéré. Et leur pétrole magique ne s’épuiserait jamais. Bien que l’extraction ait distancé la découverte depuis longtemps, le Koweït dispose aujourd’hui du même niveau de réserves qu’en 1985 (5).

Nous nous sommes donc adressés au bureau d’enquête géologique des États-Unis pour trouver une réponse et nous avons trouvé que ses estimations sur les réserves de « brent » étaient aussi fiables que les rapports du Pentagone sur les armes de destruction massive en Irak. Le bureau d’enquête rapporte que l’on comptait 1 719 milliards de barils de pétrole en 1981 (6) contre 2 milliards en 2001 (7). Toutefois, la découverte de gisements majeurs est montée en flèche en 1964 (8). Comment cela s’explique-t-il ?

Il est vrai que les réserves de pétrole ne sont pas figées. En effet, comme les technologies s’améliorent ou les prix augmentent, le pétrole qui était trop cher à l’extraction auparavant devient disponible. Toutefois, Jean Laherrere, géologue pétrolier, souligne que le bureau d’enquête géologique « part du principe que les taux de découverte des gisements et d’addition des réserves ont été multipliés par cinq sans en apporter la preuve. Une telle amélioration des performances est totalement impossible, compte tenu des incroyables progrès technologiques réalisés dans l’ industrie au cours de ces vingt dernières années, de la recherche mondiale et des efforts délibérés pour trouver les plus grands gisements encore non exploités » (9).

La flambée actuelle des cours du pétrole est plus le résultat d’une pénurie de raffineries – exacerbée par les effets de l’ouragan qui a sévit dans le golfe du Mexique – que d’une pénurie mondiale de brut. Toutefois, ce problème en cache un autre. La semaine dernière, Chris Vernon, membre de l’organisation PowerSwitch, a publié des chiffres montrant que malgré la hausse de la production mondiale de pétrole depuis 2000, la production de brut léger – le type de pétrole le plus facile à raffiner – a chuté de deux millions de barils par jour (10). Il affirme que cette dernière catégorie a déjà atteint son pic. La crise de raffinerie s’explique en partie par cette contrainte : il n’existe pas suffisamment de centrales capables de traiter les catégories de pétrole plus lourdes.

Qu’est-ce qui nous attend ? Qui connaît la vérité ? Tout ce que je peux dire, c’est que Bush lui-même ne semble pas partager l’optimisme du bureau d’enquête géologique américain. « En termes d’offre mondiale, je pense que si vous observez l’ensemble des statistiques, vous verrez que la demande excède l’offre et que les réserves s’amenuisent » a-t-il déclaré (11). Qu’a-t-il vu que nous n’ayons pas vu ?

Si les chiffres ont été truqués, nous nous sommes bien fait rouler. Cela peut sembler excessif, mais ce n’est pas ma conclusion. C’est celle des consultants du Département de l’Énergie aux États-Unis. En février de cette année, le département a émis un rapport intitulé « Flambée de la production mondiale de pétrole : impacts, atténuation et gestion du risque » (12). J’insiste bien sur le terme « émis », pour le simple fait qu’il n’a pas été officiellement publié. La seule copie accessible au public figurait sur le site Internet du collège Hilltop de Chula Vista en Californie pendant plusieurs mois seulement (13).

Les consultants du Département de l’Énergie, dirigés par Robert L Hirsch, analyste en énergie, ont conclu que « sans atténuation adéquate, les coûts économiques, sociaux et politiques seront sans précédent ». Il est possible de réduire la demande et de commencer à développer des alternatives, mais cela prendrait « entre 10 et 20 ans » et coûterait des « milliers de milliards de dollars ». « Attendre que la production mondiale pétrolière culmine pour lancer un plan d’action d’urgence laissera le monde dans un déficit de carburant liquide pendant plus de deux décennies », ce qui engendrera des problèmes « encore jamais rencontrés par la société moderne industrielle » (14).

Nous sommes naturellement déjà passés par là. Les analystes pétroliers et environnementalistes avaient déjà mis en garde contre l’épuisement des réserves au moment où le forage avait commencé, et on leur a toujours donné tort. Selon d’autres, comme le statisticien danois Bjorn Lomborg, l’industrie s’autorégule. Selon lui, « des prix élevés dissuadent les consommateurs et encouragent le développement d’autres sources de pétrole et d’autres sources énergétiques ». Par ailleurs, « comme la recherche coûte cher, aucune nouvelle recherche ne sera menée longtemps avant de commencer l’exploitation d’un nouveau gisement. Par conséquent, on cherchera continuellement de nouveaux gisements de pétrole puisque la demande grandit… nous arrêterons d’utiliser le pétrole lorsque d’autres technologies énergétiques offriront des avantages bien plus intéressants » (15).

Il s’avérerait qu’il se trompe sur plusieurs lignes. Comme l’a souligné le magazine « The Economist » du 10 septembre, « la demande en pétrole est quasiment rigide à court terme » (16), car les gens doivent continuer à aller au bureau quel que soit le prix du pétrole. Selon l’analyste cité dans le magazine, « il faudrait que le prix du brut double pour réduire la consommation de pétrole américain de seulement 5 % » (17). L’idée de M. Lomborg selon laquelle les entreprises n’ont qu’à claquer des doigts pour se fournir en pétrole lorsque la demande croît suggère qu’il pense que la géologie est aussi malléable que les statistiques. Un jour – en tout cas nous l’espérons – une technologie plus avancée fera certainement son apparition, mais nous sommes à des décennies de trouver des alternatives peu coûteuses pour remplacer les carburants liquides. Oui, les pessimistes « crient au loup » depuis presque un siècle. Mais c’est sans doute mieux que de mettre les brebis dans la gueule du loup.

Le rapport Hirsch refuse d’avoir à faire à ceux qui croient en la magie des marchés. « Une hausse des prix n’engendre a priori pas l’accroissement de la production. La géologie est finalement le seul facteur restrictif » (18). De nombreux schistes bitumineux, sables goudronneux et gisements houillers disponibles pourraient être transformés en carburants liquides, mais cela nécessiterait des années et des investissements massifs. M. Hirsch compare les prévisions des optimistes du pétrole avec celles des optimistes du gaz à la fin des années 1990, qui avaient promis « une offre croissante à des prix raisonnables dans un avenir proche » aux États-Unis et au Canada.

Aujourd’hui ces mêmes individus pleurent le déficit. « Le marché du gaz naturel nord-américain s’apprête à vivre sa plus longue période historique de hausse des prix, même après un ajustement à l’inflation… La production de gaz aux États-Unis (hors Alaska) semble constamment reculer » (19).

Selon M. Hirsch, « la conclusion est que personne ne connaît avec certitude à quel moment la production pétrolière mondiale atteindra son pic, mais les géologues savent pertinemment que cela se produira ». Nos espoirs d’un atterrissage en douceur reposent sur deux propositions : que les chiffres des producteurs sont exacts et les gouvernements réagiront bien avant d’y être contraints. J’espère que vous êtes rassurés.

Références :

1. Energy Intelligence, 2005. High Oil Prices: causes and consequences (« La hausse des cours du pétrole : causes et conséquences »).

http://www.energyintel.com/datahomepage.asp?publication_id=65

2. De Matthew Simmons, 2005. Twilight in the Desert: The Coming Saudi Oil Shock and the World Economy. (« Crépuscule dans le désert. La future crise pétrolière saoudienne et l’économie mondiale »). Cité par Peter Maass, le 21 août 2005. The Breaking Point. New York Times.

3. Adam Porter, 15 juillet 2005. How much oil do we really have? (“De quelle quantité de pétrole disposons-nous réellement ? ») http://news.bbc.co.uk/1/hi/business/4681935.stm

4. Jean Laherrere, 2 mai 2000. Is USGS 2000 Assessment Reliable? (« Le rapport USGS de 2000 est-il fiable ? ») http://energyresource2000.com

5. Adam Porter, ibid.

6. J.W. Schmoker et T.S. Dyman, 2000. Chapitre RV, U.S. Geological Survey (Bureau d’enquête géologique des États-Unis), World Petroleum Assessment 2000 (« Rapport sur la production mondiale du pétrole en 2000 »)

http://energy.cr.usgs.gov/WEcont/chaps/RV.pdf

7. U.S. Geological Survey (Bureau d’enquête géologique des États-Unis), 2000. World Petroleum Assessment 2000. Executive Summary. (« Rapport sur la production mondiale du pétrole en 2000. Sommaire exécutif ») http://pubs.usgs.gov/dds/dds-060/

8. Cité par Aaron Naparstek, du 2 au 8 juin 2004. The Coming Energy Crunch. («Le futur crash pétrolier»). New York Press Volume 17, Numéro 22.

9. Jean Laherrere, ibid.

10. Chris Vernon, 26 août 2005. OPEC reveal global light sweet crude peaked (« L’OPEP lève le voile sur le pic du brut léger ».) http://www.vitaltrivia.co.uk/2005/08/26

11. George W Bush, 16 mars 2005. Conférence de presse.

http://www.whitehouse.gov/news/releases/2005/03/20050316-3.html

12. Robert L. Hirsch, Roger Bezdek et Robert Wendling, février 2005. Peaking Of World Oil Production: Impacts, Mitigation, & Risk Management (« Flambée de la production mondiale de pétrole : impacts, atténuation et gestion du risque »). Département de l’Énergie des États-Unis. Désormais disponible sur

http://www.hubbertpeak.com/us/NETL/OilPeaking.pdf

13. Richard Heinberg, 30 juillet 2005. Where is the Hirsch Report? («Où est le rapport Hirtsch? »)

14. Robert L. Hirsch, Roger Bezdek et Robert Wendling, ibid.

15. Bjorn Lomborg, 2001. The Skeptical Environmentalist. («L’environnementaliste sceptique ») Cambridge University Press.

16. Auteur inconnu, 10 septembre 2005. No Safety Net. («Absence de filet de sécurité ») The Economist.

17. Philip Verleger, the Institute for International Economics.

18. Robert L. Hirsch, Roger Bezdek et Robert Wendling, ibid.

19. Hirsch et al. citent les Cambridge Energy Research Associates, printemps 2004. The Worst is Yet to Come: Diverging Fundamentals Challenge the North American Gas Market. (« Le pire reste à venir : des fondamentaux économiques divergents remettent en cause le marché du gaz nord américain »). En 2001, ils déclaraient « l’offre de gaz nord-américain a commencé à rebondir et cela devrait se poursuivre au moins tout au long de l’année 2005. Au total, nous anticipons une baisse de l’activité américaine à -48, une progression de l’offre canadienne ainsi qu’une croissance des importations des GNL, soit 8,95 milliards de pieds cubes supplémentaires par jour de production d’ici 2005 ». (R.Esser et al. Natural Gas Productive Capacity Outlook in North America – How Fast Can It Grow? (« Aperçu général sur la capacité de production du gaz naturel en Amérique du Nord – À quelle vitesse peut-elle croître ? ») Cambridge Energy Research Associates, Inc. 2001.)

Le Guardian,

27 Septembre 2005

George Monbiot

www.monbiot.com

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