Fiabilité des indicateurs de corruption et aide au développement

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Les indicateurs globaux de corruption et plus largement de gouvernance, fondés principalement sur la perception qu’en ont les experts, sont aujourd’hui largement utilisés, notamment pour l’attribution des aides publiques au développement. Or, en confrontant les résultats d’enquêtes menées simultanément dans 8 pays africains auprès des populations, d’une part, et auprès d’experts, d’autre part, les économistes de l’UR 047 (DIAL) de l’IRD démontrent que ces derniers n’ont pas une bonne mesure du degré réel de corruption.

Fiabilité des indicateurs de corruption et aide au développement

En septembre 2000 était signée la Déclaration du Millénaire, inaugurée par l’ONU, engageant les États à œuvrer pour réduire la pauvreté et favoriser la croissance économique mondiale dans les années à venir. Le constat d’échec des plans d’ajustement structurel (1) a conduit à une certaine réhabilitation du rôle de l’État et à l’adoption de nouvelles stratégies de lutte contre la pauvreté, qui mettent d’autres facteurs que les seuls facteurs économiques classiques au cœur des programmes de développement: la gouvernance (2), l’adhésion des populations aux politiques ou leur implication dans la vie publique. Afin de mesurer l’impact de la gouvernance et en particulier de la corruption, des indicateurs globaux ont été créés et les bases de données internationales se sont multipliées. Produits initialement par des agences privées pour leurs clients (banques, investisseurs…) ou par des chercheurs pour leurs travaux, ces indicateurs se sont progressivement institutionnalisés. Ils permettent d’affecter une note à chaque pays, qui sert ensuite à les classer suivant leur plus ou moins bonne performance pour le critère considéré. Ils sont aujourd’hui largement exploités, notamment pour allouer l’aide au développement aux pays du Sud.

À l’IRD, les chercheurs de l’unité DIAL (3) se sont penchés sur la pertinence et les limites de l’utilisation de ces indicateurs globaux, fondés essentiellement sur la perception d’experts (hommes d’affaires, chercheurs, spécialistes, hauts fonctionnaires, hommes politiques…). Ils ont en particulier travaillé sur le thème de la petite corruption bureaucratique, que subit la population lorsqu’elle s’adresse aux services de l’administration (4). Leur analyse repose sur un dispositif original, couplant deux types d’enquêtes, réalisées entre 2001 et 2003, simultanément dans 8 pays africains sur le même thème : auprès de la population, d’une part (5) et auprès d’experts du Nord et du Sud – « l’enquête-miroir » – d’autre part. Alors que les premières, qui portent sur un total de 35.000 personnes, fournissent une mesure objective de la petite corruption bureaucratique et de ses caractéristiques, la seconde rend compte de la perception que s’en font les 350 experts interrogés. En confrontant ces deux sources d’informations, les chercheurs ont pu évaluer précisément l’erreur d’appréciation de ces experts sur l’ampleur et la nature de cette forme de corruption.

La proportion de la population déclarant avoir été directement victime de la corruption au cours de l’année précédant l’enquête varie suivant les pays: entre 8% au Bénin et plus de 16% en Côte d’Ivoire et à Madagascar, ces derniers pays ayant également souffert d’une grave crise politique et économique. Sur les huit pays concernés, cette proportion est en moyenne de 13%. La comparaison de cette proportion avec celle exprimée par les experts montre que la quasi-totalité de ceux-ci (94%) surestiment le degré de corruption subie par les citoyens: selon eux, la proportion serait de 52%, soit quatre fois plus importante. Ce rapport se retrouve également lorsque l’on considère chaque pays individuellement. Alors qu’ils reconnaissent l’importance de la petite corruption, ces experts se montrent peu à même de quantifier l’ampleur réelle du phénomène. De plus, le classement des pays, fondé sur leur perception, n’est pas corrélé avec la réalité. Cela peut s’expliquer par une connaissance parcellaire du quotidien des citoyens ordinaires et des pauvres en particulier. En revanche, le jugement des experts de « l’enquête-miroir » se révèle étroitement associé aux indicateurs globaux de perception de la corruption, issus des principales bases de données internationales. Ce résultat, qui valide l’échantillon de « l’enquête-miroir », ne permet cependant pas de savoir si cette corrélation provient d’une connaissance préalable des classements internationaux ou d’une vision partagée par l’ensemble des experts. Par ailleurs, l’erreur d’appréciation de ceux-ci apparaît d’autant plus forte que les pays sont mal notés au niveau international. Ainsi, les pays les plus pauvres, mal gouvernés, seraient pénalisés et privés de l’aide dont ils ont besoin. À cela s’ajoute un biais idéologique, certains experts tendant à surestimer le degré de corruption des pays qui ne suivent pas leurs orientations personnelles en matière de politique économique.

Ces résultats, en relativisant l’avis des experts, soulignent certaines faiblesses des indicateurs globaux de corruption, dont une part est reconnue par les concepteurs eux-mêmes. Mais ils ne remettent pas en cause la validité générale de ces indicateurs: l’étude ne portant que sur 8 pays, une analyse conduite sur un plus grand nombre de cas pourrait en effet nuancer ces conclusions. De plus, ces indicateurs englobent les différentes formes de corruption et non la seule corruption bureaucratique. Les chercheurs plaident donc pour une utilisation plus raisonnée de ces indicateurs globaux, tant dans le domaine de la recherche qu’en matière de politique économique et d’allocation de l’aide au développement. Ils préconisent, en complément, la mise en place d’enquêtes qui prennent en compte le point de vue des acteurs concernés et les expériences vécues par les populations.

(1) Ces plans ont été appliqués à partir des années 1980, à l’instigation du FMI et de la Banque mondiale dans la plupart des pays en développement. Les mesures préconisées (dévaluation de la monnaie nationale, réduction des dépenses publiques, privatisation, libéralisation, etc.) étaient censées favoriser la croissance.

(2) Le concept de gouvernance ne fait l’objet d’aucune définition internationalement reconnue. Selon le Comité d’aide au développement de l’OCDE, il s’agit de « l’utilisation de l’autorité politique et l’exercice du contrôle en rapport avec la gestion des ressources d’une société en vue du développement économique et social ».

(3) L’unité de recherche 047 DIAL « Développement, institutions et analyses de long terme » est engagée dans un programme international qui regroupe l’Observatoire statistique et économique d’Afrique sub-saharienne, le secrétariat général de la communauté andine et 13 instituts nationaux de la statistique d’Afrique et d’Amérique latine. Voir fiche d’actualité n° 128

www.ird.fr/fr/actualites/fiches/2005/fiche218.htm

(4) La « grande corruption » (attribution de marchés publics, détournements de budgets, etc.) et la corruption politique (financement de partis, achats de votes, etc.) ne sont pas considérées ici, car peu accessibles directement par le biais d’enquêtes représentatives.

(5) Il s’agit des enquêtes 1-2-3, mises au point par DIAL sur l’emploi, le secteur informel et la pauvreté, auxquelles des modules spécifiques sur la gouvernance et la démocratie ont été ajoutés.

IRD

Fiche n°259

Rédaction IRD : Marie Guillaume-Signoret

Février 2007

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