Première couche de vernis vert pour le tourisme

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Le tourisme est-il en train d’opérer une mutation vers des pratiques plus responsables et durables ? Je m’interroge beaucoup sur la légitimité morale de ce concept. Il me semble que l’approche « durable » est une approche moraliste. Il existe un imaginaire de la durabilité, souvent exploité par les entreprises d’ailleurs : on va aller protéger des choses intéressantes… Et qu’est-ce qui est intéressant, selon nos critères ? L’authentique, par opposition au factice que nous vivons, par exemple, en Europe. On veut protéger le décor, maintenir les populations locales telles qu’elles sont… Plus c’est ancien, plus c’est authentique, pense-t-on souvent à tort. À tort, parce qu’il arrive que l’on fabrique de l’ancien et de l’authentique pour faire « comme avant ». Or, il y a une pauvreté derrière tout ça, perçue comme authentique. Une qualité humaine, relationnelle, chez des populations locales souvent démunies.

Finalement, tout cela est très paradoxal: le développement durable peut être un frein durable au développement des populations et des territoires. Comme si ces populations étaient assignées à résidence identitaire. Dans notre imaginaire, elles sont censées ne pas changer.

Le tourisme n’est-il pas, par définition, néfaste pour l’environnement ? En développant le tourisme, on modifie l’environnement; et en touchant à l’environnement, on perturbe la matière première du tourisme. Mais il faut se méfier de l’idée selon laquelle tout mouvement peut nuire à une situation stable. Un mouvement est considéré comme néfaste s’il déstabilise quelque chose. Par exemple, la Tunisie, depuis les Romains, a toujours vu des gens venir, conquérants ou touristes. Les populations locales demandent du changement… Le mouvement fait partie du tourisme, mais aussi des sociétés réceptrices du tourisme. Par ailleurs, en ce qui concerne le mode de déplacement, tous les vols en avion ne sont pas forcément à visée touristique. Le système touristique actuel n’est pas le seul en cause pour ce qui concerne les gaz à effet de serre rejetés dans l’atmosphère.

Comment le tourisme a-t-il évolué au fil des années ? Désormais, on ne va plus uniquement sur une zone touristique pour se divertir. Les touristes sont de plus en plus en quête de sens au cours de leur expérience. Une sorte de culpabilité apparaît : on sait qu’il faut protéger les populations, les lieux, les ressources. Mais, pour autant, cela ne suffit pas à modifier les comportements.

Pourquoi est-ce si dur de changer ses comportements ? Une part d’irrationnel accompagne toujours nos comportements en voyage. Les vacances sont encore perçues comme une récréation, II faut en avoir pour son argent. La classe est terminée, les gens ont travaillé toute l’année, ils méritent l’absence de contraintes. Mais cela change doucement J’ai récemment participé à une opération, « L’école des vacances », avec Aéroports de Paris. On a repéré un glissement éthique. Désormais, 60 % des gens déclarent vouloir apprendre pendant leurs vacances. Dans le tourisme durable, la pédagogie manque cruellement. Protéger la nature est complexe, cela s’apprend. Vous pouvez contempler un site sublime, contaminé ou pollué, sans le savoir. Mais pour nous apprendre les choses en matière d’environnement, on utilise souvent des arguments tragiques, qui jouent sur nos peurs. Cela nuit à l’imaginaire. Le tourisme durable manque un peu de légèreté, de futilité. Le tragique ne fait pas bouger les choses.

Le vernis vert non plus… C’est vrai que l’on se donne trop facilement bonne conscience en mettant des sacs biodégradables dans les supermarchés. Et en pensant faire du développement durable. Dans plusieurs colloques, j’ai rencontré des personnes qui pensaient parler de la même chose, à savoir de développement durable, mais qui avaient des conceptions totalement opposées. Notamment des opérateurs de tourisme dans certains pays d’Afrique. Mais, d’une manière générale, j’ai la sensation que ce « développement durable » complique l’accès à la modernité souhaitée par les populations locales.

Rachid AMIROU

Propos recueillis par LAURE NOUALHAT

Libération, 28-29 juillet 2007

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