La croissance considérable de l’écotourisme inquiète les biologistes

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Le monde sauvage est étrangement perturbé. Les animaux ne dorment plus. Les ours polaires et les pingouins, les dauphins et les dingos, même les oiseaux tropicaux sont stressés. Ils perdent du poids et certains en meurent. Tout cela à cause d’une pratique censée avoir exactement l’effet inverse : l’écotourisme.

La croissance considérable de l’écotourisme inquiète les biologistes. Des preuves de plus en plus flagrantes montrent que de nombreux animaux réagissent mal à la présence humaine dans leur environnement. Si les effets immédiats peuvent être subtils – modifications du rythme cardiaque, de la physiologie, de la sécrétion des hormones responsables du stress ou encore du comportement social -, sur le long terme, ce type de tourisme pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la survie des espèces mêmes qui font son intérêt.

Les avantages de l’écotourisme ne sont pourtant pas négligeables. Les pays pauvres qui abritent une grande biodiversité bénéficient des revenus du tourisme, supposé être sans danger pour l’environnement. « L’écotourisme représente une alternative à la surexploitation des ressources naturelles, » déclare Geoffrey Howard, responsable du programme de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) pour l’Afrique orientale, basé à Nairobi (Kenya).

« Nombre de nos projets encouragent l’écotourisme, afin que les populations rurales puissent avoir d’autres revenus que ceux issus de l’exploitation excessive des forêts, de la pêche ou des zones humides. »

Pourtant, alors que l’UICN et d’autres organisations ou gouvernements comme la Nouvelle-Zélande et l’Australie font tout leur possible pour adopter des programmes écologiquement viables, de nombreux projets d’écotourisme ne subissent pas de contrôle et n’ont obtenu aucune autorisation, alors que rien ne prouve qu’ils sont fondés sur des politiques et des opérations respectueuses de l’environnement. Il existe bien des recommandations officielles, mais elles n’abordent que des questions aussi générales que la bonne utilisation des terres, l’abattage des arbres, le tracé des routes ou le respect des animaux.

Stress accru

Néanmoins, certaines conséquences, moins visibles, ne sont pas prises en compte. D’après Philip Seddon, professeur à l’université d’Otago, à Dunedin (Nouvelle-Zélande), « La transmission de maladies aux animaux sauvages ou la modification, même infime, de leur état de santé du fait d’une perturbation de leurs habitudes quotidiennes ou de niveaux de stress accrus ne sont pas toujours visibles pour un observateur occasionnel, mais peuvent se traduire par des taux de survie et de reproduction plus faibles ».

[…] Les animaux terrestres sont également affectés. Depuis le début des années 1980, à Manitoba (Canada), des véhicules spécialisés amènent les touristes observer les ours polaires en octobre et en novembre. À cette période, les animaux devraient se reposer, en attendant que la baie d’Hudson gèle pour qu’ils puissent commencer à chasser les phoques. Leur repos est maintenant très souvent perturbé.

Markus Dyck et Richard Baydack, de l’université du Manitoba, à Winnipeg, ont remarqué que la vigilance des ours mâles pouvait presque être multipliée par sept à l’approche d’un seul véhicule. (Biological Conservation, vol. 116, p. 343).

Tout comme les dauphins, les ours pourraient souffrir de graves conséquences du fait de ces changements de comportement. Les visites touristiques pourraient faire augmenter le rythme cardiaque et le métabolisme des animaux à une époque de l’année où ils devraient au contraire économiser leur énergie. D’après les chercheurs, une telle accélération pourrait causer une diminution de la masse graisseuse et de leur capacité de survie. « Chez les animaux à reproduction lente, ces changements peuvent n’être détectés qu’au bout de plusieurs années, une fois qu’il est trop tard pour réparer les dégâts », explique Rochelle Constantine [de l’université d’Auckland, Nouvelle-Zélande].

[…] Ces résultats réfutent l’idée selon laquelle l’écotourisme est une activité écologiquement durable. Ses effets peuvent être désastreux, même dans les zones où le tourisme est régulé. En Australie, près de 350 000 personnes visitent chaque année l’île Fraser, au large du Queensland, dans l’espoir d’apercevoir des dingos.

C’est ainsi qu’en avril 2001, après que deux dingos eurent attaqué et tué un enfant de 9 ans, les autorités ont abattu 31 de ces chiens pour éviter d’autres attaques (Tourism Management, vol. 24, p. 699).

L’écotourisme peut avoir des effets encore plus pervers dans les régions sauvages d’Afrique ou d’Amérique du sud. « Dans les régions les plus reculées comme l’Amazonie, il y a très peu de contrôle », explique Martin Wikelski, professeur d’écologie à l’université de Princeton, dans le New Jersey.

L’écotourisme croît au rythme impressionnant de 10 à 30 % par an et compte désormais pour environ un cinquième du tourisme mondial. Le tourisme baleinier, qui concerne aussi d’autres cétacés tels que les dauphins ou les marsouins, génère des milliards de dollars. En 1998, cette activité attirait près de 9 millions de personnes par an dans 87 pays et territoires, contre moins de 500 000 il y a vingt ans (cf graphe).

L’écotourisme ne peut fonctionner que s’il est correctement conçu. Martin Wikelski cite, par exemple, le tourisme très contrôlé des îles Galápagos, dont les revenus servent à la conservation d’espèces telles que les iguanes marins. « L’écotourisme est l’un des principaux facteurs qui permettent de préserver les îles Galápagos » déclare-t-il.

Dans une étude sur les niveaux de l’hormone responsable du stress, la corticostérone, chez les iguanes marins des Galápagos, Martin Wikelski a démontré que les reptiles ne sont pas stressés par les hommes. « Il semble qu’ils se soient complètement adaptés à la présence humaine, déclare-t-il. C’est du moins notre interprétation. Nous n’avons pas non plus noté de problèmes de survie. »

[…] Les biologistes demandent désormais que des études comme celle-ci soient systématiquement menées avant de lancer des projets d’écotourisme. « Des informations sur la situation naturelle, avant l’arrivée des touristes, devraient être collectées aussi souvent que possible », explique Rochelle Constantine. D’après elle, le tourisme écologique doit être développé avec précaution, en collaboration avec la recherche. « Le bien-être des animaux devrait passer avant tout, car sans eux, l’écotourisme n’existerait pas. »

Massive growth of ecotourism worries biologists

Anil ANANTHASWAMY

New scientist, 4 mars 2004

© New Scientist, Reed Business Information

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