HUMAN: Anecdote de tournage au Mexique « A l’intérieur de la maison des enfants des rues »

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Cinq ans après le succès mondial de « HOME » avec ses plus de 600 millions de spectateurs et dans le prolongement du projet « 7 milliards d’Autres », Yann Arthus-Bertrand et la Fondation GoodPlanet en partenariat avec la Fondation Bettencourt Schueller présenteront en 2015 HUMAN, un portrait sensible de l’Humanité aujourd’hui.

A travers des anecdotes de tournage, les membres de l’équipe du film nous racontent les rencontres, les échanges, les fous rires, les pleurs et les moments de partage qu’ils ont eu au cours de ces 3 dernières années. Aujourd’hui c’est au tour d’Erik Van Laere de nous raconter son séjour au Mexique à la rencontre des enfants des rues.

Emmanuel, notre cadreur, et les enfants du foyer de la fondation Renacimiento. © Humankind Production

Emmanuel, notre cadreur, et les enfants du foyer de la fondation Renacimiento. © Humankind Production

 

Mexico, huit heures du matin début avril. Nous avançons, chargés comme des mules, entre les étals du marché de Tepito.  Comme chaque fois que nous nous rendons dans ce quartier difficile, nous nous efforçons de passer inaperçus. La foule n’est pas encore au rendez-vous, les vendeurs commencent à peine à garnir de marchandises les grilles qui séparent leurs petits boxes bâchés de couleur jaune. On vend de tout à Tepito.  Le marché est célèbre pour ses contrefaçons. Les films hollywoodiens s’y retrouvent distribués en DVD à peine sont-ils sortis sur les écrans américains. On peut aussi s’y procurer de la drogue ou des armes et certaines parties du marché sont infréquentables pour des étrangers comme nous. Cela dit, pour l’essentiel, les commerçants sont d’honnêtes gens qui tentent d’écouler des marchandises peu coûteuses.

Nous nous faufilons dans une artère bâchée de bleu. C’est dans cette atmosphère aquatique, entre les postes de télévision tombés du camion et les autoradios de provenance douteuse que s’ouvre la rue piétonne où la Fondation Reconocimiento a pignon sur rue.  C’est un vieux palais qui date de la présence espagnole et qui a bien perdu de sa superbe. La ville de Mexico l’a attribué à la Fondation qui ne dispose malheureusement pas des ressources qui lui permettraient de le remettre en état.

Nous sonnons. La lourde porte s’ouvre immédiatement sur une entrée sombre qui donne sur une cour exigüe. Tous les jours, c’est ainsi que de nouveaux pensionnaires passent pour la première fois le seuil de cette institution qui leur donne une deuxième chance. Cette porte ne se referme jamais. Une fois pensionnaires, les jeunes gens ont toujours la faculté de la repasser pour aller se promener. Tous reviennent.

L’entrée paraît bien sombre après le bain de lumière de l’extérieur. De jeunes adolescents sont allongés sur les deux canapés qui encadrent le passage. Il règne une odeur un peu pénible. Renseignement pris, c’est le nettoyage des toilettes qui en est responsable.

Un homme descend de la petite galerie qui cerne la cour intérieure. C’est Roberto Resendiz. Il nous attendait. Il a en main les courriers échangés avec Xochitl, notre fixeuse. Il est chaleureux, comme tous les mexicains, sans pouvoir masquer toutefois l’inquiétude que fait naître notre projet au sein de cette institution qui déploie des trésors de sollicitude pour protéger les enfants et les adolescents qui viennent ici chercher refuge. Un bref entretien dans son bureau suffit toutefois à apaiser ses craintes. Nous entamons le tour du propriétaire. Les enfants sont partout. Ils s’interpellent, plaisantent, jouent avec une balle ou encerclent le téléviseur qui braille dans une seconde cour. Telenovelas, murmure Roberto en haussant vaguement les épaules, les filles adorent ça. Elles sont effectivement nombreuses dans ce salon, sans compter les tout jeunes enfants et même quelques bébés, comme pour illustrer ce que nous conte Roberto : la plupart d’entre elles ont quitté la rue parce qu’elles allaient être maman.

Nous finissons par nous asseoir dans une grande salle un peu sombre. Ici, contrairement au reste du bâtiment, tout paraît un peu figé derrière les persiennes closes. Seuls quelques cris assourdis nous parviennent encore. Nous attendons. Roberto nous envoie les enfants un à un pour que nous parlions quelques instants avec eux. Bien sûr, nous ne souhaitons pas d’entretien qui ne soit pas totalement volontaire, mais nous voulons aussi faire notre choix, car nous ne pourrons interviewer tout le monde.

Abigail entre à la remorque de sa petite fille qui semble ravie de rencontrer des inconnus. Elle babille sans arrêt. Abigail pose ses mains sur ses épaules et sourit. Elle est belle, on dirait un Botero. Elle parle doucement, en phrases concises, le regard droit. Oui, elle veut bien nous parler. Cela tombe bien, nous la voulons absolument. Sans rien connaître de son histoire, sans rien savoir de ce qu’elle entend nous dire, simplement pour son sourire et son regard, et ces mains qui se posent délicatement sur les épaules de sa petite fille. Abigail sera notre premier entretien.

Surgit soudain un véritable ouragan. Elle récite son identité d’une traite et se laisse tomber dans un fauteuil dans lequel elle semble encore plus fragile. Viridiana a quinze ans, mais elle en paraît à peine douze. Elle est toute petite. Ses pieds battent une fréquence inaudible, celle de son énergie débordante. Elle veut parler, bien sûr, elle va le faire, tout de suite ? Non ? Elle s’en va, presque à regret, mais c’est un regret sautillant et rieur : j’étais prête , nous jure-t-elle entre deux rires, super prête! Oui, mais pas nous. Nous rions avec elle. Viridiana emporte notre décision. Nous ne soupçonnons pas encore l’émotion qu’elle fera naître en nous. Le grand rire de Viridiana qui emporte tout, ce grand rire masque aussi de bien terribles années…

Nous voulons désormais interviewer un garçon plutôt que. Deux filles déjà… Aucun ne parvient à nous décider, pourtant. Soit ils refusent de participer à l’exercice, ce qui est légitime, soit ils se montrent d’une si forte timidité que nous peinons à leur arracher deux syllabes. Et puis survient Ricardo avec sa bouille d’afro-mexicain et ses cheveux en bataille. Il entre sur la pointe des pieds, s’assied sans plus de bruit, en équilibre sur le bord du fauteuil, les mains coincées entre ses genoux. Il nous regarde, balbutie son nom et puis autre chose d’inaudible. Je me penche vers lui et lui demande de répéter. Je veux le rôle, souffle-t-il, je veux être dans le film. Ricardo l’ignore encore, mais il vient de réussir son premier casting.

 

Erik Van Laere

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