Canada: dans la réserve de Curve Lake, les promesses non tenues de Justin Trudeau

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L’artiste autochtone Freddy Taylor dans la réserve de Curve Lake, au Canada, le 10 octobre 2019
© AFP Julien BESSET

Sur le sol de la cuisine de Murray Whetung s’entassent les bouteilles d’eau minérale, emblématiques du manque d’eau potable dans les communautés amérindiennes au Canada. Justin Trudeau avait promis de régler le problème en arrivant au pouvoir en 2015, mais les difficultés demeurent.

Murray Whetung, 97 ans, habite la réserve de Curve Lake, à 170 km au nord-est de Toronto. Il utilise aussi l’eau d’un puit mais en plus de se tarir, ce dernier est lentement contaminé par les fosses septiques.

Le gouvernement fédéral, affirme le nonagénaire, a promis il y a 30 ans de construire une nouvelle station de traitement des eaux ici, et a récemment annoncé le projet de pomper l’eau d’un lac voisin.

« On espère » que cela va se concrétiser, sourit M. Whetung en haussant les épaules.

Sa petite-fille Emily a été élue cheffe de la réserve il y a peu. Pour elle, la plupart des problèmes des communautés indigènes au Canada pourraient se résumer à un seul: l’eau potable. Et c’est devenu sa principale préoccupation.

« Nous espérons un développement économique, nous cherchons à construire davantage de maisons, mais toutes ces questions dépendent d’une chose: trouver de l’eau propre et durable dans des quantités qui suffisent à tous les membres de notre communauté », dit-elle à l’AFP.

Le Premier ministre Justin Trudeau, qui avait promis de s’atteler aux problèmes de l’eau dans les réserves, a été élu haut la main en 2015 avec l’aide des autochtones, dont un nombre record s’était rendu aux urnes.

Quatre ans plus tard, les communautés indigènes –1,7 million de personnes, soit 4,9% de la population du Canada– devraient cette fois encore voter en nombre et, selon l’Assemblée des premières nations, pourraient avoir un impact sur 63 circonscriptions électorales indécises (sur 338).

« Beaucoup à faire »

Lors d’une réunion avec les candidats locaux aux législatives du 21 octobre, les participants évoquent entre autres le changement climatique, le piteux état des logements et la violence contre les femmes autochtones.

Mais le problème de l’eau reste la question la plus brûlante.

La députée sortante Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Egalité des genres, l’assure: « d’ici trois ans », « chaque communauté indigène au Canada aura de l’eau potable ».

Une promesse qui reçoit un accueil mitigé.

Patti Peeters, de la ville voisine de Peterborough, dit ainsi qu’elle a pu faire creuser des puits en Afrique plus vite qu’Ottawa n’est en train de s’activer sur les problèmes d’eau des indigènes au Canada.

Pour sa part, l’ancien chef Keith Knott loue certes M. Trudeau qui « a fait beaucoup », mais « il reste encore beaucoup à faire ».

Le lendemain, le responsable de l’eau pour Curve Lake, Ritchie Taylor, affiche un large sourire lorsqu’il décrit les nouvelles installations de traitement des eaux qu’il a vues dans d’autres communautés indigènes.

« Elles sont vraiment bien », lance-t-il.

Le système vieillissant de Curve Lake affiche une turbidité de 0,12, ce qui signifie que l’eau est assez claire, mais il devient trop coûteux à réparer. La situation est bien pire dans d’autres communautés indigènes du Nord, avec une turbidité de plus de 2.

Leur mot à dire

Chadwick Cowie, 35 ans, de la réserve Hiawatha, non loin de là, étudie le vote autochtone pour sa thèse à l’Université d’Alberta.

Curve Lake et Hiawatha furent parmi les premières des tribus du Canada à voter lors d’une élection partielle fédérale en 1960, après une modification de la loi donnant le droit de vote aux Amérindiens.

Selon Chadwick Cowie, historiquement, les autochtones ne participaient pas aux élections canadiennes parce qu' »ils se considèrent comme des nations souveraines et ne veulent pas donner de légitimité à un gouvernement colonial ».

Mais de plus en plus, ils veulent avoir leur mot à dire dans le choix d’un gouvernement fédéral dont les politiques ont un impact direct sur leur vie quotidienne.

Un nombre record de 62 candidats indigènes se présentent même cette fois.

« On m’a toujours dit quand j’étais petit que les autochtones ne pouvaient rien changer », mais les jeunes générations pensent différemment, dit M. Cowie.

Justin Trudeau « a été le premier à ne pas se contenter de mettre des pansements » sur les problèmes des autochtones, reconnaît-il.

Le Premier ministre a aussi été salué après avoir accepté les conclusions controversées d’une commission d’enquête publique qualifiant la disparition et l’assassinat de plus d’un millier de femmes autochtones de « génocide ».

Mais deux récentes décisions de M. Trudeau ont provoqué la colère de nombreux autochtones: l’exclusion du parti libéral de la première ministre de la Justice d’origine autochtone, qui l’avait accusé d’ingérence dans une procédure judiciaire, et l’appel par le gouvernement d’une décision qui aurait alloué des milliards de dollars aux services de protection de l’enfance dans les réserves.

© AFP

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