Réchauffement climatique : la moule de Butrint meurt de chaud

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Violet Mihasi, une mytilicultrice albanaise, ramasse des moules sur une barge flottante à Butrint, dans le sud du pays, le 3 juillet 2019 © AFP Gent SHKULLAKU

Violet Mihasi, une mytilicultrice albanaise, ramasse des moules sur une barge flottante à Butrint, dans le sud du pays, le 3 juillet 2019
© AFP Gent SHKULLAKU

Butrint (Albanie) (AFP) – Violet ne cache pas son inquiétude en s’activant sur sa barge : l’éleveuse de moules albanaise redoute une nouvelle production déplorable cette année, à cause d’une eau trop chaude qui étouffe ces coquillages dans la lagune de Butrint (sud).

Dans les années 1990, 6 000 tonnes de moules étaient remontées chaque année à partir de janvier depuis les barges flottantes, accrochées aux cordes plongées vers le fond.

Les quelque 60 exploitants de Butrint, sur la côte ionienne à quelques encablures de la Grèce, n’en remontent plus que la moitié les bonnes années. En 2018, ce chiffre est tombé à 2 000 tonnes, selon le ministère de l’Agriculture.

La faute au réchauffement de l’eau. Au-delà d’une température prolongée de 25 degrés, les moules ne survivent pas, les parasites se développant avec la chaleur et les étouffant, en même temps que l’oxygène se raréfie.

Or ce seuil a déjà été atteint cet été même si les orages de juillet ont apporté du répit. L’an passé, la moitié des naissains (moules juvéniles immergées au début de l’été) sont morts. La proportion atteignait même 90% les trois exercices précédents.

Remontés à l’aide de vieux treuils rouillés, les amas peuvent peser jusqu’à 20 kilos. « Quand tout marche bien… Car quand la canicule étouffe la moule, nous sommes à zéro. Tout est perdu », soupire la mytilicultrice Violet Mihasi, quinquagénaire aux cheveux courts noirs de jais et au teint buriné.

Un avenir menacé

Pour ce labeur sous un soleil de plomb dont la morsure est atténué par un vieux parasol et un vent souvent fort, cette mère de deux enfants gagne un peu moins de 500 euros par mois, dans un pays où le salaire moyen est de 400 euros.

Ce n’est pas la première fois que les mytiliculteurs de Butrint affrontent un coup du sort : en 1994, l’Union européenne a bloqué l’importation de leurs moules pour raisons sanitaires, un blocus qui n’est toujours pas levé. Mais cette fois, c’est plus grave : le réchauffement climatique menace leur avenir.

Ce qui est en jeu désormais, prévient le professeur Edmond Panariti, toxicologue à Tirana, « c’est la survie même de la moule », la « reine » charnue de Butrint, un classique de nombreux restaurants en Albanie. « La hausse des températures de l’eau ces dernières années a aggravé les problèmes pour l’écosystème », poursuit l’universitaire.

La canicule venue, la moule se trouve fort démunie, explique Hysni Mane, 67 ans, propriétaire d’un des élevages et d’un restaurant de fruits de mer : « Elle ne peut pas bouger pour trouver un autre lieu plus frais… ». Elle supporte « mal les changement » au point de « finir par en mourir », dit le vieil homme.

« Oxygéner » la lagune

Aux jours les plus chauds cet été, « les températures ont atteint près de 30°C en surface et même jusqu’à 2,5 mètres de fond, ce qui est fatal pour les moules », estime Roland Kristo, vice-ministre de l’Agriculture et biologiste.

Pour tenter de réagir, il faudrait « oxygéner » la lagune en augmentant le débit de l’eau froide de la rivière Bistrica, aujourd’hui ralenti par de petites centrales hydro-électriques, et déboucher le canal qui la relie à la mer.

Les autorités ont annoncé leur intention de s’y atteler, même si cela demande des investissements lourds pour ce pays pauvre.

Les aménagements hydrauliques de l’époque communiste « ont affaibli drastiquement les apports en eau douce », relève Anila Shallari, géographe de l’université Paul-Valéry à Montpellier, dans le sud de la France, qui travaille sur Butrint.

Pour aider les exploitants, les autorités espèrent aussi une reprise des exportations, plus rémunératrices que le marché local. Le kilo se vend entre 1 et 2 euros en Albanie, mais trouve preneur à 7 euros en Grèce quand il y passe en contrebande, explique le mytiliculteur Roland Hysi. Mais s’il n’y a bientôt plus rien à remonter des profondeurs de la lagune, à quoi bon ?

© AFP

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