Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le Climat : la France face à un défi « unique » au monde

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Corinne Le Quéré, présidente du HCC, lors d'une conférence de presse mardi à Paris Dorothée

Corinne Le Quéré, présidente du HCC, lors d’une conférence de presse mardi 4 juin à Paris
Dorothée

Cela fait 25 ans qu’elle travaille dans le domaine climatique. Sa réputation internationale n’est plus à faire, et son engagement plus à démontrer. En novembre dernier, la climatologue franco-canadienne Corinne Le Quéré a accepté de présider le Haut Conseil pour le Climat, mis en place pour évaluer la politique climatique de la France. La scientifique y voit un défi « inédit ». Explication.

Alors que dans la plupart des pays l’électricité reste produite à partir d’énergies fossiles, comme le pétrole ou le charbon, la France, elle, profite de longue date d’une électricité décarbonée grâce à l’énergie nucléaire, qui assure plus de 70% de sa production électrique. Pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, elle doit donc s’atteler à des chantiers inédits, impliquant beaucoup plus intimement la société. Le Haut Conseil pour le Climat (HCC) a été créé pour la guider au mieux.

Mis en place par Emmanuel Macron en novembre dernier, le HCC n’a été officialisé par décret qu’il y a 15 jours. Sa mission : évaluer l’action du gouvernement vis-à-vis des objectifs de réductions de gaz à effet de serre qu’il s’est lui-même fixés, a rappelé mardi Corinne Le Quéré, lors d’une rencontre avec des journalistes. Elle se dit convaincue que le HCC n’est pas une simple réponse à la crise des Gilets Jaunes, la crise « a juste précipité sa naissance ».

Aussitôt nommé, aussitôt actif : le Haut Conseil rendra son premier rapport annuel dès le 25 juin, a annoncé sa présidente. Dans ce premier opus, « nous ferons le constat de l’état actuel » de la politique climatique française, il constituera un peu la « feuille de route grâce à laquelle on va évaluer l’action du gouvernement dans les années à venir ». Le gouvernement aura alors six mois pour répondre.

Le HCC s’inspire fortement du Comité britannique sur le changement climatique (Committee on Climate Change, CCC), une autorité indépendante créée il y a dix ans au Royaume-Uni et à laquelle siège toujours la scientifique. « Depuis dix ans, il est en place, et ça fonctionne bien », assure-t-elle, la Grande-Bretagne étant à ce jour « un des pays qui a eu le plus de succès » dans la réduction de ses émissions, notamment grâce à l’abandon du charbon.

Restent tout de même des différences entre les deux structures : le comité français dispose à ce jour d’un budget d’1,2 million d’euros et de 6 postes temps plein (qui s’ajoutent aux 12 experts qui travaillent quasi-bénévolement), tandis que le comité britannique dispose de 4 millions d’euros et de 24 temps plein.

Cela illustrerait-il un manque d’ambition français ? Pas obligatoirement, répond Corinne Le Quéré. En effet, explique-t-elle justement, il existe en France beaucoup d’instances qui publient déjà des analyses ou des rapports d’évaluation des politiques, comme l’ADEME, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) ou France Stratégie. Or cela n’est pas le cas en Grande-Bretagne.

Quand au budget, Corinne Le Quéré le juge « raisonnable pour commencer ». À voir pour l’avenir, car reconnaît-elle, il sera « plus difficile de fonctionner » quand dans deux ans « on explorera les politiques d’adaptation au changement climatique », et qu’il faudra alors décliner l’analyse région par région, zone par zone.

Mais surtout, la situation française n’est pas comparable avec la situation britannique. « Jusqu’à présent, la lutte contre le changement climatique ne s’est pas faite avec la société. La France est le premier pays qui fait face à des problématiques qui demandent une réponse sociale. » En effet, dans les autres pays, l’électricité est surtout produite à partir des énergies fossiles, alors qu’en France, où le nucléaire produit 70% de l’électricité, ce n’est pas le cas. Par conséquent, pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, « la France fait face à des actions qui sont plus difficiles, dans les transports ou le bâtiment », il s’agit de mesures « plus diffuses, qui impactent directement la société qui doit être partie prenante, c’est unique. La France est véritablement en première ligne. Elle ne dispose pas d’expérience sur laquelle s’appuyer. »

Alors que les militants écologistes et les ONG critiquent la frilosité du gouvernement et son manque d’engagement sérieux, la climatologue « trouve que les instruments qui ont été mis en place par la France sont des réponses intéressantes ». Parmi ces réponses, elle cite la création du HCC, mais aussi la mise en place, post grand-débat, du Conseil de défense écologique, qui oblige les différents ministres à se regrouper chaque semaine pour évoquer les questions écologiques, et l’Assemblée citoyenne, qui « à [s]a connaissance n’a pas d’équivalent dans les autres pays ».

Et si, contrairement au gouvernement britannique qui « jusqu’à maintenant a toujours suivi les recommandations du CCC », le gouvernement français se montrait sourd aux conseils du HCC, que ferait-elle ? La réponse est claire comme une lagune sans plastique : « Je n’ai pas de temps à perdre. Je travaille comme une défoncée depuis six mois. S’il ne se passe rien, j’ai autre chose à faire. » L’Élysée aura été prévenu.

Corinne Le Quéré est professeure en science du changement climatique à l’Université d’East Anglia au Royaume-Uni. Co-auteure de trois rapports du GIEC, elle a également dirigé durant 13 ans le « Budget carbone mondial » (Global carbon budget), une publication très attendue chaque année qui fait le point sur les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Elle est membre du ‘Committee on Climate Change’ britannique, ainsi que du conseil scientifique d’excellence environnementale des Jeux Olympiques 2024 de Paris.

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