Aux Marshall, le lourd héritage des essais nucléaires américains

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Hilda Heine, présidente des Iles Marshall, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, le 25 septembre 2018 à New York
© AFP/Archives Bryan R. Smith

Majuro (Iles Marshall) (AFP) – Sur l’échelle des essais atomiques américains, la bombe « Cactus » qui explosa en 1958 fut relativement petite. Son héritage est cependant un fardeau pour les Iles Marshall, car son cratère fut rempli de déchets nucléaires et coiffé d’un dôme de béton désormais fragilisé.

À tel point que le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres, faisant récemment part de ses inquiétudes quant à des fuites de matières radioactives sur l’atoll d’Enewetak, présentait ce cratère comme « un genre de cercueil ».

Entre 1946 et 1996, les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne ont effectué des centaines d’essais nucléaires sur des îles du Pacifique.

Les Américains ont notamment réalisé plus de 100 tests, dont 67 entre 1946 et 1958 sur les atolls de Bikini et d’Enewetak, dans les Marshall, à mi-chemin entre l’Australie et Hawaï.

Deux décennies après l’explosion de « Cactus » sur l’île de Runit, l’armée américaine déversa dans son cratère les déchets contaminés de dizaines d’autres tests. Le tout fut recouvert en 1979 d’un vaste dôme circulaire de béton de 115 mètres de diamètre et de 45 centimètres d’épaisseur.

Cette solution de stockage devait être temporaire. Et pour des raisons de coûts, le fond du cratère ne fut pas isolé avec une couche de béton, d’où les craintes de lessivage des matières radioactives.

« Monstruosité »

Après quatre décennies d’exposition aux éléments, des fissures sont également apparues sur le dôme lui-même. La structure est en outre menacée par la montée des eaux provoquée par le réchauffement climatique et on ignore ce que peut désormais être sa résistance en cas de fort typhon.

Jack Ading, qui représente la zone au Parlement des Marshall, présente le dôme posé dans un paysage paradisiaque à quelques mètres des eaux du Pacifique comme « une monstruosité ».

« Il est bourré de polluants radioactifs comme du plutonium-239, une des substances les plus toxiques connues de l’homme », dénonce-t-il auprès de l’AFP.

« Le cercueil a des fuites de poison dans l’environnement immédiat. Le pire est qu’on nous dit de ne pas nous inquiéter des fuites car les niveaux de radioactivité à l’extérieur du dôme sont au moins aussi élevés qu’à l’intérieur », ajoute-t-il.

Ce dôme est devenu un symbole du très lourd héritage laissé sur les Iles Marshall par le programme d’essais nucléaires américains. De nombreux habitants furent évacués de force de terres qu’ils occupaient depuis des générations, et des milliers d’autres furent touchés par les retombées radioactives.

Également évacuée, la population d’Enewetak ne fut autorisée à rentrer qu’en 1980. Environ 800 personnes vivent aujourd’hui dans l’extrême sud de l’atoll, à une vingtaine de kilomètres de Runit.

Après le retrait de l’armée américaine, le gouvernement des Iles Marshall accepta officiellement un paiement « complet et final » censé couvrir l’impact des essais nucléaires.

Mais voilà des décennies que certains dénoncent des dédommagements trop faibles et l’incapacité technique et technologique d’un si petit archipel dans la gestion des déchets nucléaires, ce qui a entraîné selon l’ONU « un héritage de méfiance » de l’archipel à l’écart des États-Unis.

« Notre cercueil »

« Le Pacifique a été une victime par le passé, comme nous le savons tous », avait déclaré mi-mai M. Guterres après avoir rencontré la présidente des Iles Marshall, Hilda Heine. « Ces conséquences ont été dramatiques, pour ce qui est de la santé, de l’empoisonnement de l’eau dans certains endroits ».

Le ministre des Affaires étrangères des Marshall, archipel officiellement indépendant depuis 1990, a salué le commentaire du secrétaire général, qui permet de remettre sur la table la question de la dégradation du dôme.

« Nous sommes heureux que le secrétaire général ait fait ces commentaires, car trop souvent il semble que ces questions anciennes qui continuent d’avoir un impact sur notre population soient oubliées de la communauté internationale », a déclaré John Silk.

Rhea Moss-Christian, président de la commission nucléaire nationale des Iles Marshall, estime que le pays « a besoin du soutien de la communauté internationale pour s’attaquer aux défis sanitaires et environnementaux dans le Pacifique ».

Les conséquences des faiblesses structurelles du dôme restent incertaines.

En 2013, une inspection ordonnée par le gouvernement américain avait laissé entendre que les retombées radioactives dans les sédiments du lagon étaient déjà si élevées qu’une rupture du dôme n’impliquerait pas nécessairement une hausse de l’exposition aux radiations pour les habitants.

Relevant que les États-Unis s’étaient engagés à continuer de surveiller le dôme, M. Silk a suggéré qu’une évaluation indépendante « serait utile ».

Jack Ading a expliqué qu’il demeurait « une source constante d’angoisse pour la population d’Enewetak ». « Nous prions pour que le dôme de Runit ne soit pas finalement notre cercueil ».

© AFP

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