Azerbaïdjan : derrière les tours scintillantes, la pauvreté et la répression

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 Azerbaïdjan

La vieille ville de Bakou et les « Flame Towers » en arrière-plan, le 18 mars 2019
© AFP Mladen ANTONOV

Bakou (AFP) – Dans une rue bondée du centre ville de Bakou, Gyulia Akparova se dit « fière » de la transformation spectaculaire de son pays et de sa capitale, où des gratte-ciel scintillants côtoient une vieille ville millénaire sur la mer Caspienne.

Il y a 20 ans, raconte cette femme au foyer de 56 ans, « il n’y avait pas beaucoup de parcs, pas de nouveaux bâtiments. Des conditions de vie normales ont été créées pour que les gens mènent une vie agréable. Il y avait peu de touristes. Maintenant, il y en a beaucoup ».

Elsa Djafarova, 46 ans, originaire d’Agdam (sud-ouest), est du même avis, fière de montrer sa ville d’adoption à ses visiteurs, qui la découvrent « avec plaisir ».

Les voix critiques dénoncent cependant un développement de façade financé par les pétrodollars, masquant une réalité de pauvreté, d’inégalités et de répression dans ce pays de 10 millions d’habitants gouverné depuis 1993 par la famille Aliev.

« Les pétrodollars ont été utilisés dans les projets d’infrastructure, qui ont été les moteurs du développement du pays », indique Natig Djafarli, économiste devenu secrétaire exécutif du parti d’opposition Alternative républicaine (Real). « La majorité de l’argent a profité au centre de Bakou, qui a profondément changé, mais ce n’est pas le cas dans l’ensemble du pays ».

L’Azerbaïdjan a connu un développement fulgurant à partir de 1995, passant de la crise qui a suivi l’éclatement de l’URSS à un taux avoisinant ou dépassant les 10% de croissance annuelle pendant dix ans. De 2004 à 2008, la croissance a même explosé, dépassant les 20% par an sur fond d’envolée des prix du pétrole dont l’ex-république soviétique regorge dans ses sous-sols.

Durant ces années fastes, le pays a entrepris une transformation de taille, développant notamment sa capitale, où des projets pharaoniques sortent de terre: les désormais célèbres tours en forme de flammes – les « Flame Towers » – ou l’ondoyant centre culturel conçu par l’architecte star Zaha Hadid. Mais aussi des routes ou un nouvel aéroport.

Les touristes se pressent derrière les fortifications de la vieille ville, patrimoine de l’Unesco, et le régime dépense des millions d’euros pour attirer des évènements internationaux comme l’Eurovision, le Grand Prix de Formule 1 ou la finale de l’Europa League.

Le président Ilham Aliev a largement mis en avant le développement économique de son pays lors de sa campagne pour sa réélection en 2018, soulignant l’augmentation des salaires et des pensions et indiquant vouloir « construire une économie encore plus forte ».

Mais dès que l’on quitte l’hypercentre, des maisons de bric et de broc s’entassent dans des quartiers décatis. Hors de la ville, les plaines vides s’étendent à perte de vue. Des hommes vendent du poisson sur le bord des routes.

Dans ce pays où le pétrole représente 90% des exportations et assure la moitié du budget de l’Etat, la croissance est déterminée par le prix du baril de brut. Après la baisse de ce dernier en 2014, la monnaie nationale a perdu la moitié de sa valeur et le pays a connu une inflation à deux chiffres et une baisse de l’activité.

Avec la remontée des prix du pétrole, la croissance est revenue mais stagne désormais autour de 1-2%.

« Le gouvernement fait des efforts pour améliorer la situation sociale », concède Natig Djafarli, 46 ans, citant une augmentation du salaire minimum, qui reste néanmoins inférieur à 100 euros mensuels. « Depuis fin 2018, la dynamique est positive, mais l’économie du pays connaît des problèmes chroniques: la dépendance du pétrole, la corruption, les monopoles ».

Les statistiques officielles indiquent que seulement environ 5% de la population vit sous le seuil de pauvreté mais la proportion est en réalité très supérieure, estime-t-il. Dans ce pays, le PIB par habitant ne fait que la moitié de celui de la Russie et un dixième de celui de la France, selon le FMI.

S’ils conviennent du développement économique, opposants et ONG de défense des droits humains dénoncent un recul des libertés dans le même temps, affirmant que toute contestation provoque aussitôt une réaction sévère des autorités.

Human Rights Watch (HRW) évoque un bilan « effroyable » sur ce terrain, avec « une torture généralisée, des ingérences injustifiées dans le travail des avocats et des restrictions sur la liberté de la presse ».

Classé 152e sur 180 du classement de l’ONG anticorruption Transparency International, l’Azerbaïdjan a été épinglé en 2017 par le consortium de journalistes Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) qui a dénoncé un système de blanchiment d’argent impliquant l’élite au pouvoir, par lequel auraient transité plus de deux milliards de dollars.

Au pouvoir en Azerbaïdjan depuis 2003, à la suite de son père, le président Aliev a été réélu en 2018 à l’issue d’un scrutin marqué selon les observateurs internationaux par de « graves irrégularités » et un manque de pluralisme.

Dans un langage moins policé, Isa Gambar, qui a dirigé le parti d’opposition Müsavat (Egalité) jusqu’en 2014, affirme que « malheureusement en Azerbaïdjan, les élections sont totalement falsifiées ». « Les autorités mènent une politique de répression de l’opposition et de toutes les libertés tant politiques qu’économiques », dit-il.

Et si le président a gracié une cinquantaine de militants et d’opposants en mars, Ilgar Mammadov, dirigeant du parti Alternative républicaine (Real), lui-même emprisonné de 2013 à 2018 et interdit de participation à des élections jusqu’en 2026, estime qu’il reste de nombreux prisonniers politiques.

Selon HRW, « au moins 43 défenseurs des droits humains, journalistes et militants religieux restent emprisonnés à tort ».

Le président Aliev s’emploie à négocier un accord renforçant les relations avec Bruxelles et « le gouvernement tente de se mettre en valeur face à l’Union européenne », estime l’opposant Mammadov. La grâce des militants et opposants en mars s’inscrit dans ce cadre.

Mais « ce n’est pas un signe clair de changement »

© AFP

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