En Syrie, les pur-sang arabes menacés et traumatisés par la guerre

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La jument Karen, de l’illustre lignée de pur-sang arabes des hadbaa enzahi, se tient dans son écurie à Dimas, décharnée et meurtrie par la guerre en Syrie, le 5 décembre 2018
© AFP LOUAI BESHARA

Damas (AFP) – Après avoir ausculté Karen, Ahmed Charida enfonce une seringue dans l’encolure de la jument décharnée. Sauver ce pur-sang, meurtri par la guerre en Syrie, est vital pour le vétérinaire s’il veut assurer la survie de sa race.

« Karen, c’était la reine de beauté des chevaux de la Ghouta » orientale, note M. Charida, en référence à une région aux portes de Damas, tombée sous contrôle rebelle en 2012 puis reconquise en 2018 par le régime syrien.

Recueillie dans des écuries publiques à Dimas, en banlieue ouest, la jument à la robe gris-blanc affiche aujourd’hui des côtes saillantes sous un pelage trop long et pelucheux.

Elle revient de loin. Enlevée en 2012 des écuries gouvernementales de la Ghouta, elle a fini par être retrouvée il y a quelques mois par M. Charida.

Dans un pays ravagé depuis 2011 par une guerre qui a fait plus de 360.000 morts et déplacé des millions de personnes, les chevaux, notamment les pur-sang, n’ont pas été épargnés.

Appréciés pour leur vitesse, leur endurance et leur beauté, ces chevaux sont l’une des plus vieilles espèces d’équidés au monde. En Syrie, les tribus bédouines du Nord pratiquent depuis des siècles l’élevage des pur-sang, préservant farouchement la pureté des races locales.

Mais avec le conflit, des centaines d’entre eux ont été tués, volés ou sont portés disparus. Souvent aussi, ils ont été traumatisés par les combats.

« J’ai été choqué en la revoyant pour la première fois. Elle n’avait que la peau sur les os, et n’arrivait pas à se tenir debout », confie M. Charida, en parlant de Karen.

« Je la connais très bien, c’est moi qui avait aidé sa mère à mettre bas », ajoute avec émotion le quinquagénaire aux tempes grisonnantes, un stéthoscope autour du cou.

Dans les territoires aux mains du régime de Bachar al-Assad, les autorités cherchent à préserver les pur-sang, et courses hippiques et concours de beauté, qui étaient populaires avant la guerre, ont repris.

Dans les écuries publiques à Dimas, six vétérinaires prodiguent des soins à quelque 70 bêtes retrouvées dans d’anciens bastions rebelles.

Karen fait partie de la race des hadbaa enzahi, une des plus célèbres lignées de pur-sang de Syrie, connus pour leur crinière fournie et leurs longs cils.

« Les hadbaa enzahi étaient menacés d’extinction déjà bien avant la guerre. Ils n’étaient seulement que quelques chevaux », indique Mohammed Ghiath Al-Chaieb, directeur du « Bureau des chevaux arabes », rattaché au ministère de l’Agriculture.

Aujourd’hui « il n’y a plus que Karen », lâche-t-il.

Les vétérinaires accordent une attention particulière à la jument. En plus des soins médicaux, ils lui donnent une alimentation adaptée pour l’aider à se rétablir.

« Nous allons essayer de procéder à une insémination artificielle pour qu’elle puisse donner naissance à une femelle », poursuit M. Chaieb.

Les juments jouent un rôle primordial dans la préservation de la race. Ce sont elles qui assurent la survie de leur lignée, quelle que soit la race de l’étalon avec lequel elles s’accouplent.

« Les chevaux syriens ont beaucoup souffert, comme nous tous. Ils ont été déplacés, enlevés, tués », déplore M. Chaieb.

En 2011, la Syrie avait 8.500 chevaux enregistrés auprès de l’Organisation mondiale des pur-sang arabes (WAHO). Le pays en a perdu 3.000 durant la guerre, indique-t-il.

Certains ont même été « envoyés illégalement à l’étranger », note M. Chaieb.

Depuis 2014, grâce à de nouvelles naissances, les autorités ont toutefois enregistré quelque 2.400 nouveaux chevaux auprès de l’organisation internationale, explique le responsable.

Sur la terre meuble rouge de l’hippodrome de Dimas, l’entraîneur Jihad Ghazal observe un de ses étudiants chevaucher Nejem, un pur-sang arabe trottant avec vigueur.

Pelage marron lustré, ce cheval a toujours vécu dans les environs de la capitale Damas qui a été relativement épargnée par les combats et les violences depuis 2011.

« Les chevaux sont extrêmement sensibles, les bruits qu’ils entendent les affectent énormément », note l’entraîneur, coiffé d’une casquette.

« Ils arrivaient ici apeurés, agressifs, déprimés. C’était difficile de les approcher, il fallait beaucoup de temps avant de pouvoir les monter », ajoute le quadragénaire.

Ainsi, il y a quelques années, une frappe avait touché le secteur de Dimas, provoquant des traumatismes chez les juments enceintes, affirme-t-il.

« Pendant un an, les poulains naissaient paralysés ou mort-nés », raconte-t-il.

Un épisode tout aussi dramatique est survenu en 2016. « Quelques heures après avoir entendu une forte explosion, un cheval s’était suicidé: il est resté à se cogner la tête contre une grille, jusqu’à la mort ».

© AFP

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