Thaïlande : les fermiers du latex, victimes collatérales de la guerre commerciale Chine/Etats-Unis

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Un homme transvase du caoutchouc récolté depuis un hévéa en Thaïlande, le 17 octobre 2018
© AFP Jonathan KLEIN

Bangkok (AFP) – Annita a abandonné la culture d’hévéa, le fameux arbre à caoutchouc, pour travailler à l’usine. Comme elle, d’autres fermiers désertent les plantations face à la chute des cours, victimes collatérales de la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis.

« Je ne pouvais plus nourrir mes enfants », explique la jeune femme. Elle travaille depuis quelques semaines dans une usine d’emballage du nord de la Thaïlande, premier producteur mondial du précieux latex, transformé par la suite en caoutchouc.

« Personne ne veut rester. Le propriétaire ne trouve plus de main-d’oeuvre. C’est un travail trop pénible pour ce qu’il rapporte », relève cette mère de quatre enfants.

Annita gagne désormais le salaire minimum, soit 300 bahts (7,5 euros) par jour, contre l’équivalent de six euros dans les forêts d’hévéa.

« Je suis obligée de travailler dans plusieurs plantations pour essayer de m’en sortir. Si cela continue, je vais devoir trouver un autre emploi », raconte Supawadee Jarukan, 32 ans, qui oeuvre toutes les nuits à récolter la sève des hévéas, quinze heures d’affilée, dans le sud-ouest du pays.

Un kilo de caoutchouc thaïlandais s’échange 40 bahts (environ un euro) sur les marchés mondiaux, cinq fois moins qu’en 2011. Un prix qui ne couvre plus le coût de production et entraîne les salaires vers le bas.

Le phénomène de désertion des plantations pourrait prendre de l’ampleur: un million de travailleurs agricoles vivent de cette culture dans le royaume qui produit plus de 4,5 millions de tonnes par an, soit près d’un tiers de la production mondiale.

Une fois solidifié, 90% de cet « or blanc » est exporté à l’international pour fabriquer des tétines de bébé, des gants chirurgicaux, des préservatifs et surtout des pneumatiques pour l’industrie automobile et l’aviation.

Mais, aujourd’hui, les hévéas thaïlandais produisent à plein et le marché mondial ne peut plus tout absorber.

« De 2006 à 2011, les cours ont régulièrement grimpé. Tout le monde s’est mis à planter des arbres qui sont arrivés à maturité », explique Korako Kittipol, responsable du marketing chez Thai Hua Rubber, troisième producteur du pays.

Mais les besoins mondiaux ont faiblement progressé, affectés par les crises économiques en Europe, aux Etats-Unis et dans les pays émergents.

Pire, la demande chinoise se contracte depuis trois mois, conséquence de la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, un coup dur pour la Thaïlande, dont plus de la moitié des exportations vont vers l’Empire du milieu.

Résultat, le prix de caoutchouc accuse une baisse de 20% depuis juin.

Les sanctions américaines, qui frappent les importations de produits chinois aux Etats-Unis, « créent un grand climat d’incertitude »: « les entreprises chinoises ne veulent plus avoir trop de stocks de caoutchouc », explique Korako Kittipol.

La dévaluation du yuan, qui a perdu plus de 10% de sa valeur face au dollar en sept mois, « rend aussi les importations coûteuses pour les fabricants chinois de pneus », relève l’Association des pays producteurs de caoutchouc naturel (ANRPC).

Pour faire taire d’éventuelles contestations à l’approche des élections en Thaïlande, le gouvernement vient de débloquer une aide immédiate, plafonnée à un peu plus de 600 euros par plantation.

Les autorités veulent aussi réduire la superficie cultivée de plus de 60.000 hectares par an d’ici à 2022 contre le versement d’une compensation de 2.600 euros par hectare coupé, d’après l’autorité thaïlandaise du caoutchouc.

Mais « j’ai coupé le tiers de mes hévéas. Je n’ai encore rien perçu », relève Apichit Duangdee, propriétaire d’une petite plantation dans le nord-est.

Selon lui, cette solution n’est « pas la bonne ». « Très peu de pays peuvent produire du caoutchouc naturel. C’est une denrée rare que le gouvernement doit beaucoup mieux promouvoir », estime-t-il.

Pour Lionel Dantiacq, président du géant du pneumatique Michelin pour l’Asie et l’Océanie, il y a « un juste équilibre à trouver ». « Si les cours continuent à baisser, beaucoup d’agriculteurs et de transformateurs vont perdre le goût pour le latex et cela risque de jouer sur sa qualité », estime-t-il.

Michelin achète 40% de son caoutchouc naturel en Thaïlande, l’achemine à Singapour avant de l’envoyer par cargo dans ses usines du monde entier.

© AFP

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