Dans le sud du Pakistan, le pari du charbon aux dépens de l’environnement

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Ballet de camions sur le chantier d’une mine à Islamkot, dans le désert de Tharparkar, au sud du Pakistan, le 23 mai 2018
© AFP/Archives Rizwan TABASSUM

Islamkot (Pakistan) (AFP) – Le ballet des camions est incessant dans le désert de Tharparkar, au sud du Pakistan. Une gigantesque mine et une centrale à charbon, construites grâce à la Chine, entreront bientôt en activité, au mépris de l’environnement dans un pays où il est déjà fragilisé.

Les énormes engins, chargés de gravats, peinent à remonter jusqu’au sommet de la mine. Puis ils déversent leurs cargaisons dans une immense décharge. D’énormes excavatrices assaillent les profondeurs du site.

Les machines travaillent même la nuit pour ce chantier-phare du Corridor économique Chine-Pakistan (CPEC), un accord prévoyant des dizaines de milliards d’euros d’investissements chinois au Pakistan, notamment en infrastructures et centrales électriques. Neuf d’entre elles sur les 17 prévues fonctionneront au charbon.

A quelques kilomètres de là, les hautes cheminées de la future centrale émergent au milieu des dunes. Des myriades d’ouvriers chinois et pakistanais s’activent dans les entrailles du bâtiment.

« Nous avons cinq mois d’avance sur notre calendrier », se réjouit Shams Shaikh, directeur général de la Compagnie minière Sindh Engro charbon (SMEC), une joint-venture sino-pakistanaise qui a investi près de 1,7 milliard d’euros dans la mine et la centrale.

Grâce à l’expertise chinoise, l’ensemble des travaux seront achevés en « mai 2019 », ajoute-t-il, soit moins de 4 ans. Le gisement est considéré comme le septième plus important du monde, riche de 175 milliards de tonnes de charbon. Découvert en 1992, il n’avait jusqu’ici pas été exploité.

Selon les experts, il devrait permettre la production de quelque 200.000 MW d’électricité pendant une centaine d’années. Une manne pour un pays en pénurie constante d’énergie et dont les besoins progressent de 8% chaque année, d’après des statistiques officielles.

Le consortium prévoit d’extraire 3,8 millions de tonnes de charbon par an pour alimenter la centrale, d’une capacité totale de 660 MW, selon M. Shaikh.

Le projet suscite l’inquiétude pour son impact écologique, en dépit des réassurances des autorités. D’autant que le combustible est du lignite, à faible rendement énergétique et émettant davantage de dioxyde de carbone, responsable du réchauffement climatique.

Le site « se conforme aux normes environnementales nationales », affirme Murtaza Rizivi, le directeur des opérations minières de Tharparkar. Yan Bing Bing, l’ingénieur chinois en charge du projet, assure pour sa part que « les lois environnementales internationales (…) seront respectées ».

Tharpakar a déjà un impact sur les ressources en eau de cette vaste zone désertique et très pauvre, affirment les habitants de Gorano, petit village à 25 km de là.

Des rivières souterraines coulaient dans la mine, qu’il a fallu détourner. Gorano a ainsi vu ses pâturages transformés en lac salé.

« C’est le chaos complet », se lamente Raja, un villageois. « L’eau a attiré des moustiques, qui diffusent des maladies », soupire un autre, Yameen Bhatti.

D’après la SMEC, une enveloppe de 950 millions de roupies (6,7 millions EUR) a été débloquée pour indemniser la communauté.

Après les inondations, les habitants devront probablement faire face à un assèchement des nappes phréatiques, les centrales thermiques étant très gourmandes en eau, mettent en garde des spécialistes.

« Des millions de litres d’eau vont être utilisés chaque jour (par la centrale). Très vite, il n’y en aura plus. Que vont-ils faire ensuite? », s’interroge Omar Cheema, un expert environnemental, qui qualifie le projet de « désastre environnemental et financier ».

Le Pakistan pourrait connaître d’ici 2025 une pénurie « absolue » d’eau, selon l’ONU. Le Sud, aride, sera particulièrement touché.

Outre les graves questions écologiques qu’il soulève, le projet Tharparkar est aussi une aberration politique et économique, s’agace M. Cheema.

« Alors que tout le monde sort du charbon, nous nous jetons dessus, peste-t-il. « Le Pakistan va contre l’histoire et contre ses propres ressources. »

Plusieurs études internationales ont montré ces dernières années que le charbon n’était plus compétitif par rapport aux énergies renouvelables.

Irfan Yousuf, le directeur des énergies renouvelables au ministère de l’Energie, évalue le prix du KW issu de l’énergie solaire à 4,8 roupies (3 centimes d’euro) contre 8,5 (6 cts d’euro) pour le charbon.

« Le Pakistan est un pays très ensoleillé, mais ce potentiel est inexploité », regrette-t-il. Seuls 500 MW d’électricité solaire sont produits au Pakistan, contre un potentiel évalué à 2,9 millions de MW selon lui.

Quant au maître d’oeuvre, la Chine, elle fait preuve d' »hypocrisie » en matière d’énergie, tonne l’ONG allemande Urgewald. Loin de réduire sa flotte de centrales au charbon, elle est en train de l’étendre sur son territoire ainsi que dans 16 autres pays dont le Pakistan, affirme-t-elle.

« Le gouvernement et ses compagnies d’Etat doivent mettre fin à l’expansion du charbon en Chine et à l’étranger », s’insurge sa directrice Heffa Schuecking.

© AFP

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