Au Gabon, les villageois revendiquent leurs droits face aux forestiers

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Au Gabon, l’industrie du bois représente près de 5% du PIB national et le secteur a généré 10.000 emplois entre 2010 et 2017, selon les chiffres officiels
© AFP/Archives MAX HURDEBOURCQ

Oyem (Gabon) (AFP) – Quelques rondins de bois en travers de la route pour bloquer les grumiers: c’est ainsi que les villageois gabonais manifestent leur colère face à nombre de compagnies forestières qui tardent à respecter l’obligation légale de les aider.

« C’est malheureux, mais nous sommes souvent obligés d’en venir à un rapport de force pour nous faire entendre », déplore Hervé Allogo, un habitant du village d’Essong Medzome, à proximité d’Oyem, dans le nord du Gabon.

Depuis 2014, la loi gabonaise prévoit que les sociétés versent de l’argent aux comités de villageois pour soutenir des projets dans les localités où elles opèrent.

Près d’Essong Medzome, un village de plus de 300 âmes, une société forestière asiatique a obtenu en 2015 un permis d’exploitation du bois. En contrepartie, « nous avons demandé la construction d’une école et d’un centre de santé. Mais jusque-là, la société n’a pas réagi », déplore M. Allogo.

Les habitants de Minvoul, une ville proche de la frontière du Cameroun, ont fini, eux, par demander l’expulsion de la compagnie forestière, sans obtenir gain de cause auprès des autorités. Ils dénoncent l’absence de concertation avec cet opérateur asiatique ou encore la violation de leurs droits d’usages coutumiers comme l’accès aux plantations, la chasse ou l’abattage de bois pour la construction.

Après des négociations parfois houleuses, le village d’Okala, près d’Oyem, a pour sa part obtenu d’une autre société asiatique des logements pour les infirmiers du dispensaire.

Les exemples foisonnent, dans ce pays qui accueille plus de 150 opérateurs forestiers et où l’industrie du bois représente près de 5% du PIB national. Le secteur a généré 10.000 emplois entre 2010 et 2017, selon les chiffres officiels.

Face aux critiques formulées contre leur lenteur à verser leur écot, les entreprises incriminées justifient ces retards par des contraintes internes ou externes.

« Il y a la lenteur administrative, car les projets doivent être validés à plusieurs niveaux », explique Sylvain Ibouanga Mboumba, directeur administratif de la société chinoise Compagnie Dan Gabon, présente dans le nord du pays.

« En plus de cela, le marché du bois est en berne en ce moment en Chine, cela nous a fait fermer momentanément nos sites », ajoute-t-il, expliquant avoir ainsi manqué de liquidités pour soutenir les projets des villageois.

« Auparavant, les compagnies construisaient des routes ou des écoles sur la base du volontariat », souligne le directeur général des Eaux et forêts du Gabon, Simplice Nteme.

Désormais, la loi encadre ces aides aux villageois avec des « cahiers des charges contractuels »: la société verse une redevance à un comité de villageois, qui se sert de cet argent pour des projets communautaires.

« C’est plutôt une bonne mesure. Elle permet de réduire les arrangements de gré à gré, et donc la corruption », estime Luc Mathot de l’ONG Conservation Justice (CJ) qui lutte contre le trafic de bois.

Mais les pratiques de corruption n’ont pas disparu pour autant dans le milieu, notent des acteurs du secteur forestier. Au Gabon, les sociétés avaient pour habitude de traiter directement avec les autorités locales ou les chefs de village, graissant la patte de certains, afin de s’implanter. Cette habitude demeure, malgré la loi, rapportent plusieurs témoins et observateurs.

Une personnalité locale de la province du Woleu Ntem (nord) a confié à l’AFP qu’une entreprise forestière lui avait proposé 4 millions de francs CFA (6.099 euros) pour éviter de financer les projets communautaires des villageois.

Face aux sociétés forestières, les villageois se sentent souvent dépossédés de leur terres « ancestrales », et limités dans leurs activités, dont la chasse ou l’agriculture.

Quant aux emplois générés par l’exploitation du bois, « ce sont souvent des emplois précaires », déplore un villageois d’Essong Medzome, qui touche un salaire de 100.000 francs CFA (152 euros) mensuel pour une activité de gardiennage.

Mais les villageois peuvent désormais délimiter des parcelles destinées à l’exploitation du bois et soumises à rétribution: l’exploitant doit leur verser 800 FCFA (1,22 euro) par mètre cube de bois qui y est abattu, sur un compte bancaire qui servira aux projets communautaires.

L’Etat, qui s’est lancé depuis une décennie dans l’industrialisation et la transformation de la filière bois, considère que les exploitants forestiers « ont un devoir de redistribution », étant donné « l’impact » qu’ils ont sur la forêt, selon les mots du sous-préfet d’Oyem, Edmond Bousia Ndong Obiang.

L’exploitation forestière attise notamment les conflits entre les hommes et la faune, constate Grégoire Ebare-Ndong, habitant d’Okala.

Déroutés par l’abattage de leurs arbres, « de nombreux éléphants migrent vers les villages », menaçant les habitants et détruisant des plantations, explique Marc Ona, président de l’ONG gabonaise de défense de l’environnement, Brainforest.

© AFP

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