Jean-Pierre Digard, en dédicace samedi 6 octobre à la fondation GoodPlanet : « le cheval a quitté la sphère du travail pour entrer dans celle des loisirs »

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cheval loisir Jean-Pierre Digard

Chevaux et cavaliers sur une plage à Deauville en France © AFP PHOTO / ludovic MARIN

Jean-Pierre Digard est l’auteur d’Une histoire du cheval. Cet anthropologue et membre de l’Académie d’agriculture de France est passionné par le cheval. Il déplore une certaine marchandisation de la pratique du cheval qui change le regard porté sur cet animal et la relation entre le cavalier, l’enseignant et la monture. Il sera présent pour une rencontre-dédicace samedi 6 octobre à la fondation GoodPlanet/Domaine de Longchamp pour l’événement Planète Cheval.

Quel est aujourd’hui la place du cheval dans la société ?

Depuis un demi-siècle, le cheval a quitté la sphère du travail pour entrer dans celle des loisirs : équitation, dressage, concours hippiques, promenade, randonnées et courses. Le cheval a changé de statut culturel en passant d’animal utilitaire de travail à un statut qui tend peu à peu vers celui de l’animal de compagnie.

Transports, mobilité douce, agriculture paysanne, la transition écologique offre-te-elle un avenir pour le cheval ?

Ce serait formidable mais je ne le crois pas car ces pratiques restent ultra-minoritaires. À peine 1 à 2 % de l’effectif équin est concerné par ces activités. Le cheval a des avantages mais aussi beaucoup d’inconvénients. Un cheval n’est pas une machine. Il faut s’en occuper tous les jours, il faut de la main d’œuvre spécialisée et de l’espace.

Qu’est-ce le changement de statut du cheval modifie dans la relation être humain-cheval ?

Autrefois l’équitation était surtout un milieu masculin de militaires ou d’aristocrates. L’activité s’est beaucoup démocratisée et féminisée puisqu’actuellement 80 % des licenciés sont des femmes ou des jeunes filles. Le rapport affectif à l’animal a évolué. Cette tendance opère scission entre des professionnels qui utilisent le cheval à haut niveau pour des performance et une grande masse d’utilisateurs. Ce sont des utilisateurs, ainsi que des clients des haras. Mais, d’une part, ils tendent à sous-utiliser le cheval et, d’autre part, à le considérer comme u animal de compagnie. Les centres équestres sont devenus des entreprises qui doivent se plier aux désirs de leurs clients.

Concrètement ?

Ces derniers y vont bien souvent que pour pratiquer un seul aspect de l’équitation, le saut d’obstacle est très populaire par exemple, et ne s’intéressent pas au reste. Ils perdent ainsi une partie de la culture équestre comme le dressage ou l’extérieur et le souhait des clients modernes ne va pas forcément dans le sens d’une poly-utilisation des chevaux.

Quelles conséquences pour les chevaux ?

C’est un danger mortel pour l’avenir des activités équestres en Occident. Le statut d’animal de compagnie est assorti d’une obligation de sous-utilisation voire de non-utilisation du cheval.  Dans le Sud, on appelle cela le cheval potager. Jamais monté, il reste dans un pré à proximité de la maison, pour être pouponné par les enfants qui viennent le caresser et le nourrir.

Pourquoi est-ce un danger ?

Comme animal de compagnie, le cheval ne pourra jamais rivaliser avec le chien ou le chat. D’abord, car ils sont de grande taille, leur nourriture est volumineuse et c’est un animal qui ne sait pas contrôler ses sphincters.

Est-ce une menace pour la biodiversité du cheval ?

Il n’existe plus de conservatoire des races. Les éleveurs et les professionnels cherchent la performance et effectuent des croisements à tout-va. Cela entraîne une perte de patrimoine génétique. Un autre danger provient de l’insémination artificielle (elle n »est cependant pas autorisée pour les purs sangs) : on a tendance à faire reproduire des milliers de juments avec le sperme d’un seul étalon. À terme, cette pratique pose un problème de consanguinité. Enfin, certaines races de chevaux très lourds ont pour seul débouché la boucherie. Ces races sont menacées par la périclitions de la consommation de viande chevaline.

Justement, la production et la consommation de viande chevaline suscitent des polémiques, qu’en pensez-vous ?

Les gens n’imaginent pas manger leur animal de compagnie. Jusqu’au XIXe siècle la consommation de viande de cheval était interdite pas l’église. À cette époque-là en France, 2 personnalités ont œuvré pour développer sa consommation pour des motifs très différents. Le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire défardait la viande de cheval afin de nourrir la population ouvrière urbaine en plein essor tandis que le vétérinaire Émile Decroix avait pour objectif améliorer les conditions de vie des chevaux. En effet, même si l’argument peut choquer de nos jours, il était alors courant de voir les chevaux mourir sous le harnais. Émile Decroix pensait que si les propriétaires de chevaux avaient l’espoir d’en tirer des sous en les conduisant à la boucherie, ils les traiteraient mieux. Et, ça a fonctionné et ça a amélioré le sort des chevaux.

Aujourd’hui, où en est la filière ?

Elle s’est développée jusqu’à atteindre son apogée pendant les 2 guerres mondiales. Puis, la pratique a décliné avec l’essor du cheval-loisir, même si la consommation de viande chevaline a connu une recrudescence pendant la crise de la maladie de la Vache folle. Maintenant, elle tourne autour des 1 à 2 % et s’érode progressivement.

Que pensez-vous de la mise à la retraite des chevaux plutôt que de leur abatage pour la viande ?

Il y a environ 1 million de chevaux en France. Ente 7 et 10 % des chevaux sont réformés chaque année, soit près de 100 000 chevaux. Il ne me semble pas possible de mettre sur des prés des centaines de milliers de chevaux à ne rien faire. Un cheval mis à la retraite peut vivre 10 à 15 ans jusqu’à sa mort naturelle. Ces chevaux sont mis sur des prés sans production ou retombés économiques. Or, en raison de l’urbanisation, la France perd tous les ans l’équivalent de la superficie d’un département de terres agricoles.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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