Au Gabon, les Pygmées sont marginalisés et sans papiers

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Des mères pygmées et leurs enfants, le 20 avril 2007 à Bitouga, au Gabon
© AFP/Archives Francesco FONTEMAGGI

Doumassi (Gabon) (AFP) – « Moi je suis gabonais, à 100%, mais je n’ai pas la carte d’identité. On nous a promis qu’on l’aurait, mais jusque-là on attend… » Christian est excédé: il n’a jamais eu d’existence légale au Gabon, alors qu’il y est né et y habite.

Et pour ce Pygmée de l’ethnie baka, habitant du village de Doumassi, dans le nord du Gabon, sans carte d’identité la vie est infiniment compliquée : « Comment je fais pour envoyer mes enfants à l’école? Comment je fais pour voter? Comment je fais pour avoir les soins? »

A une quinzaine de kilomètres de piste cabossée de Minvoul, principale bourgade proche de la frontière camerounaise, il se plaint et noie ses problèmes dans le vin rouge, principale denrée que ramènent de la ville les visiteurs.

Son ethnie, les Baka, réclame depuis des années d’être traitée de la même manière que les autres Gabonais. Mais à quelques semaines des élections législatives, aucun ou presque n’ira voter, faute d’exister sur les registres officiels.

D’ailleurs, beaucoup n’ont cure de la politique: ils veulent juste « survivre ».

Résultat macabre d’un non-accès aux soins, cinq des sept enfants de Norbert, un autre Baka, sont décédés prématurément. « Ma femme est enceinte », veut-il tout de même se réjouir, avouant ne pas savoir si cet enfant vivra.

Norbert et Christian habitent pourtant dans un village et côtoient le monde extérieur. « Mais il n’y a rien, pas d’école, pas d’hôpital. C’est comme si on n’existait pas », estime Christian.

De fait, pendant longtemps, ils n’ont « pas existé », selon un habitant de Doumassi, l’air penaud.

Vivant dans la forêt, les Baka n’en sont sortis que tardivement, et ne vont « là où les voitures font du bruit » que pour s’approvisionner en denrées introuvables en forêt : « Quand je vais en ville, j’achète le tabac, le savon, l’alcool, le pétrole », explique Christian.

Mais le bruit et l’odeur des voitures font grimacer les Baka. Eux préfèrent vivre en communauté, dans des villages à la marge des villes.

A Doumassi vivent pourtant des Fang – l’ethnie majoritaire de la région – et des Baka, ensemble.

« Nous formons une famille », indique d’emblée Patrice Ekang, le chef du village, en ajoutant dans la foulée : « mais vu leur façon de vivre, il faut que ça soit un Fang qui soit à la tête, c’est l’homme fang qui doit les éduquer ».

Car les relations entre les deux ethnies sont mauvaises. Dans l’intimité, les Baka ne cessent de se plaindre des mauvais traitements que leur infligent les Fang. Ces derniers estiment que les Pygmées leur sont « inférieurs » du fait de leur petite taille.

Et cela ne se limite pas qu’à Doumassi.

« Il y a un manque de communication, de l’intolérance et un manque de reconnaissance de la culture de l’autre, du côté fang comme du côté baka », estime Jean-Baptiste Ondzagha-Ewak, de l’ONG Association pour la médiation familiale (AMF) qui travaille aux côtés des Baka depuis plusieurs années.

Les deux ethnies cohabitent pourtant au quotidien: les Fang font appel aux Baka pour leurs talents de chasseurs-pisteurs, et ceux-ci vont acheter chez les Fang de quoi se ravitailler avant de partir en forêt.

Pour ces derniers, qui acceptent bon gré mal gré cette présence « étrangère » dans ce qu’ils estiment être « chez eux », on réfute ce problème d’intégration : « la cohabitation se passe au beau fixe, pour preuve des Fang se marient avec des Baka! », se réjouit le chef Patrice, ancien gendarme à Libreville rentré au village au moment de la retraite.

Christian, qui prêtait une oreille attentive au discours du chef, intervient plus tard : « il y a bien des hommes fang qui viennent chercher des femmes chez nous les Baka, mais l’inverse? Oh, jamais », affirme-t-il.

Faute de carte d’identité, il ne connaît pas son âge. Tout juste se dit-il plus vieux qu’un autre Baka assis non loin.

Contre la marginalisation, M. Ondzagha-Ewak distribue des formulaires aux différentes communautés baka, qu’ils remplissent quand un enfant naît, afin de pouvoir déposer les dossiers.

« Et on organise aussi des causeries avec des Baka et des Fang, pour que tout le monde se comprenne », explique-t-il en déplorant le peu d’engagement étatique « alors que la loi prévoit que tous les Gabonais ont les mêmes droits ».

« On reste optimiste », sourit-il : « Il ne faut pas oublier qu’à l’origine, les Fang aussi vivaient dans la forêt! »

© AFP

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