Rodolphe Christin, auteur du Manuel de l’antitourisme : « plus une économie devient conforme aux canons du capitalisme, plus elle envoie des touristes à l’étranger »

Publié le : Last updated:

Temps de lecture : 3 minutes  

touristes

Le sociologue Rodolphe Christin, auteur du Manuel de l’anti-tourisme

Jamais le monde n’a compté autant de touristes.  L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) a publié, le 27 août, ses dernières données. En 2017, le monde a compté plus de 1,323 milliard de touristes internationaux. Auteur du Manuel de l’antitourisme (première édition en 2010 et réédité en 2017), le sociologue Rodolphe Christin réagit à la publication de ces derniers chiffres.

Que vous inspire la publication des derniers chiffres du tourisme mondial avec une hausse de 83 millions de touristes pour atteindre le chiffre record de 1,3 milliard de touristes en 2017 ?

Ils sont conformes aux prévisions de l’Organisation mondiale du tourisme. La tendance se poursuit : l’industrie du tourisme est en pleine croissance. Il y a et il y aura donc de plus en plus de touristes. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les sociétés et l’environnement. Plus une économie devient conforme aux canons du capitalisme, plus elle envoie des touristes à l’étranger. De nouveaux pays émettent des touristes en nombre de plus en plus important, la Chine par exemple.

Quelles sont les répercussions de la massification du tourisme ?

Cela se traduit par un recours plus important à l’avion, mode de transport très émetteur de gaz à effet de serre, et par une transformation des territoires. L’aménagement de ces derniers pour accueillir plus de monde aboutit à une artificialisation des lieux au détriment des paysages, de la biodiversité locale et de ce qu’il faudrait appeler la « socio-diversité ». Le tourisme implique la mise en place d’organisations dédiées aux attentes des touristes ; celles-ci les coupent bien souvent des réalités de la vie locale. Dans les régions les plus touristiques, les lieux d’accueil peinent à absorber les nuisances du tourisme pour les populations locales. Cela conduit au développement de plus en plus fréquent de mouvements de contestation du phénomène touristique. Cela a été observé dans plusieurs villes européennes comme par exemple Venise et Barcelone. Il apparait que la vie touristique, en s’intensifiant, ne devient plus compatible avec la vie des gens du lieu. Il faut ajouter aussi les contestations de grands projets d’aménagement, à l’exemple de Center Park en Isère, au nom de la lutte contre les « grands projets inutiles ».

Est-il encore possible de changer le modèle du tourisme de masse ?

Pour changer le tourisme, il faudrait changer de mode de vie pour un qui soit soutenable. Il faut faire de la pédagogie et se poser une question de nature socio-politique : pourquoi les gens ont autant besoin de partir en vacances ? Il convient aussi de se questionner à l’échelle individuelle sur le sens de ses voyages : pourquoi part-on ? Les aménagements touristiques sont souvent décidés pour des prétextes de gestion des flux et des nuisances alors que la vraie raison est d’abord économique. Il faut que les gens paient. Le phénomène touristique est un élément majeur de la marchandisation étendue des sociétés.

Enfin, comment promouvoir des loisirs plus respectueux de l’environnement ?

Une piste serait de partir moins souvent et moins loin, de redécouvrir l’ici, la proximité et la convivialité proche de chez soi. Donc de développer des espaces plus vivables. Le tourisme pose des questions sur notre rapport au réel puisqu’il implique d’artificialiser les lieux. Sur ce plan, le tourisme est une négation de la réalité. Il faut aussi se rappeler que « la vraie vie n’est pas ailleurs », elle est ici et maintenant.

Propos recueillis par Julien Leprovost

Media Query: