À Libreville, l’urbanisation « anarchique » menace les zones protégées

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Des maisons bâties sur des terrains non constructibles, au bord d’une rivière, le 17 mai 2018 à Angondje Nton, un quartier du nord-est de Libreville, au Gabon
© AFP STEVE JORDAN

Libreville (AFP) – Les fondations d’une maison sur le lit d’une rivière, une route inondée… la nature n’hésite pas à reprendre ses droits à Libreville, où l’urbanisation « anarchique » menace les milieux naturels fragiles qui entourent la capitale gabonaise.

Libreville offre le spectacle incongru de maisons s’enfonçant dans la tourbe ou dans le lit d’un cours d’eau, de désolantes surfaces boueuses défrichées de leurs mangroves. A Angondjé Nton, quartier du nord-est de la ville, un paysage lunaire se profile: des panneaux plantés sur la boue en bord de rivière délimitent des terrains achetés par des particuliers ou des sociétés immobilières.

« Ces endroits sont inconstructibles, c’est ce que les gens ne comprennent pas! », peste Magloir Désiré Mounganga, coordonnateur scientifique à l’Agence des parcs nationaux du Gabon (ANPN), avançant à grands pas sur un sol imbibé d’eau.

« Ici, les palétuviers de la mangrove ont été complètement rasés, on voit même des traces de bulldozer », se désole M. Mounganga, accablé par ce « désastre environnemental ».

En se rapprochant de la zone urbaine, le scénario est encore plus avancé: de grandes bâtisses de riches propriétaires se dressent devant une étendue boueuse où poussaient naguère des mangroves.

« Certaines personnes créent des remblais, d’autres des tranchées pour construire des maisons », mais ce sont « ces mêmes personnes qui sont en véritable danger », explique M. Mounganga: avec le « réchauffement climatique, ces maisons seront forcément inondées », prédit-il.

Il note que « cette terre-là, c’est de la tourbe, l’eau y est permanente », expliquant, les bottes enfoncées dans le sol meuble, que « la tourbe permet d’éviter les inondations, c’est comme une éponge… sauf si on la recouvre de ciment, dans ce cas l’eau va monter ».

La destruction des mangroves entraîne une augmentation des risques naturels dont les inondations, affirme de son côté Médard Obiang Ebanega, chercheur-géographe au Laboratoire de graphique et de cartographie (Lagrac) de l’université Omar Bongo à Libreville.

« Les palétuviers (arbres de la mangrove) ont le pouvoir de retenir l’eau ou de lutter contre l’érosion côtière avec leurs racines qui servent aussi de nourricières pour les espèces marines », détaille le chercheur.

A lui seul, le Gabon, petit pays d’Afrique centrale d’environ 270.000 km2, recèle 50% des mangroves du Golfe de Guinée. La plupart des palétuviers sont situés aux abords de Libreville, qui ne cesse de s’agrandir alors qu’elle est entourée de trois zones protégées.

« C’est la seule capitale de tout le bassin Atlantique à être presque entièrement entourée d’aires protégées à haute valeur écologique », constate Mathieu Ducrocq, vice-président du groupe expert côtier de l’ONG Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Le pays a développé une politique de conservation relativement poussée pour l’Afrique centrale. Il possède 13 parcs nationaux, qui couvrent 11% de son territoire, et 20 aires marines protégées.

A l’étranger, le président Ali Bongo Ondimba, promu à la tête du Comité des chefs d’Etat et de gouvernement africains sur les changements climatiques (CAHOSCC), est perçu comme un grand défenseur de l’environnement.

Mais à Libreville, comme « tout est protégé autour » de la capitale qui ne cesse de s’étendre, il revient maintenant « aux pouvoirs publics de nous trouver une solution », remarque avec malice Michel Mabomabia, chef du quartier d’Angondjé Nton.

L’une de ces solutions, selon le schéma directeur approuvé par l’Etat en 2017, est de développer les habitations à l’intérieur des terres ou dans quelques « poches d’urbanisation » encore restantes de la ville, explique le géomaticien Pierre Bongolo ancien conseiller du gouvernement.

Autre réponse apportée par l’ANPN: revoir la cartographie des aires protégées afin de limiter les installations en zone « tampon » (à la frontière entre ville et aires protégées), explique M. Ducrocq, chef d’un projet à cette fin appelé « Arc d’émeraude ».

Pour l’instant, l’urbanisation de Libreville, qui compte environ un million d’habitants, reste « anarchique », dénoncent de concert géographes et défenseurs de l’environnement.

Car ici, c’est le droit d’usage coutumier des terres qui prime souvent: l’Etat n’est pas décisionnaire, il n’assume qu’un rôle comparable à celui d’une chambre d’enregistrement. « Les ventes de parcelles se font de gré à gré et l’agence nationale de l’urbanisme (ANUTTC) se contente de régulariser tout cela », explique M. Bongolo.

Certes, « la loi prévoit par exemple des études d’impact, mais elle n’est pas mise en application », se désole l’expert, qui prône la mise en place d’un « code de l’urbanisme ».

Le secteur de l’habitat gabonais souffre aussi du « manque de transparence », de la « spéculation foncière » et de la « corruption », dénonce M. Bongolo.

Le géomaticien est inquiet: « Si on n’adopte pas des politiques d’urbanisation et de gestion foncière rigoureuses, on court le danger de subir de plein fouet les changements climatiques et les conflits fonciers ».

© AFP

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