Sur l’Everest, la « fièvre du sommet » pousse aux prises de risques

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Le grimpeur britannique Daniel Horne (C), prépare son équipement au camp de base de l’Everest, à 140km de Kathmandu, au Népal
© AFP PRAKASH MATHEMA

Camp de base de l’Everest (Népal) (AFP) – Un pilote d’avion, un entrepreneur du bâtiment, un ancien responsable de ventes sur internet: au camp de base népalais de l’Everest, les aspirants au plus haut sommet du monde se bousculent, résultat d’une compétition commerciale qui accentue les prises de risques.

Grimpeurs, sherpas, cuisiniers… Ce sont 1.500 personnes qui s’affairent pour la traditionnelle saison de printemps dans ce bivouac rocheux au cœur de l’Himalaya, planté sur la moraine du glacier du Khumbu à 5.364m d’altitude.

Quand seules une poignée d’expéditions triées sur le volet obtenaient autrefois l’autorisation de se lancer à l’assaut du toit du monde, la libéralisation de cette ascension par les autorités népalaises dans les années 1990 a accouché d’une industrie du trekking.

« Aujourd’hui les gens peuvent aller sur internet et acheter l’expédition la moins chère pour la montagne. Pour certains des opérateurs, il n’y a aucun critère d’expérience requis », regrette Guy Cotter, guide sur l’Everest depuis 27 ans.

« Ce ne sont pas des alpinistes. Ce sont juste des gens qui veulent revendiquer le prix d’avoir grimpé l’Everest. Ils courent après ce trophée. »

Le Népal a octroyé ce printemps 346 permis pour l’Everest à des étrangers, légèrement en-dessous du record de 373 l’année dernière. Sur le versant nord chinois – l’Everest étant à cheval sur la frontière Chine-Népal – 180 personnes ont obtenu le droit de s’y élancer.

– ‘Redescendre vivant’ –

Dans le but d’attirer des clients, certaines sociétés proposent de gravir l’Everest pour à peine 20.000 dollars et sont, selon leurs détracteurs, peu regardantes sur les capacités physiques.

Une telle somme ne représente qu’une fraction des 70.000 dollars que facturent les opérateurs les plus réputés. Ces derniers ont des cordées plus réduites et demandent de leurs candidats d’avoir déjà fait leurs preuves.

Aujourd’hui, nombre d’alpinistes amateurs escomptent parvenir à la cime de 8.848m dès leur première tentative, encouragés par les milliers de personnes qui s’y sont succédé.

Les professionnels craignent que cette « fièvre du sommet » ne pousse les néophytes à prendre des risques inconsidérés, alors même que l’Everest prélève chaque année son tribut humain. L’année dernière, six personnes y sont mortes.

« Des gens y sont parvenus avant moi, donc pourquoi est-ce que je ne pourrais pas le faire ? », lance Daniel Horne, un Britannique de 33 ans avec un sommet de 8.000m déjà à son actif, qui a déboursé 70.000 dollars pour l’Everest.

S’il échouait, réunir à nouveau une telle somme et dégager le temps nécessaire pour retenter sa chance lui prendrait des années. « Sauf s’ils me disent de faire demi-tour, je continue. »

Tenzing Norgay, le premier homme à avoir atteint la crête de l’Everest en compagnie du néo-zélandais Edmund Hillary en 1953, n’y était parvenu qu’à sa septième tentative.

« Avec assez de détermination, n’importe quel imbécile peut monter cette colline. Le truc est d’en redescendre vivant », aurait dit le légendaire guide Rob Hall, tué sur la montagne en 1996 lors d’une saison meurtrière restée dans les mémoires.

Cette année-là, un blizzard avait ôté la vie à huit alpinistes et ouvert le débat sur la face cachée de la démocratisation de l’Everest. Deux célèbres guides qui y avaient péri, Rob Hall et son rival Scott Fisher, ont été accusés à titre posthume d’avoir privilégié l’investissement de leurs clients à leur sécurité.

Ce drame aux circonstances controversées a été raconté de l’intérieur dans le livre best-seller « Tragédie à l’Everest » du journaliste Jon Krakauer, adapté par la suite au cinéma.

– Danger en haute altitude –

Les vétérans de l’Everest craignent que la multiplication des sociétés commerciales, couplée à l’inexpérience, augure de nouveaux désastres. L’affluence fait que les passages les plus délicats de l’ascension sont parfois encombrés par des files d’attente.

« Je prédis qu’il y aura davantage de victimes sur la montagne jusqu’à ce que les opérateurs mûrissent », avance Russell Brice de l’opérateur Himalayan Experience, en activité depuis 1994.

« Les gens se mettent en danger car ils n’ont pas appris à l’éviter. Cela va de savoir s’adapter à l’extrême altitude, à même posséder des techniques d’escalade », ajoute Guy Cotter.

Pilote de l’air indien, Sandeep Mansukhani s’est offert une expédition à 30.000 dollars et espère réaliser avec l’Everest son premier sommet majeur.

Il défend l’existence d’opérateurs bon marché: « pour les gens qui débutent, qui tentent pour la première fois, pourquoi pas ? Quelqu’un doit pouvoir essayer, il faut donner sa chance à tout le monde ».

Le guide Ang Tshering Lama voit lui les choses sous un tout autre angle. Il garde un souvenir amer de l’opération de secours d’un alpiniste et son guide qu’il a dû réaliser l’année dernière car ils refusaient de rebrousser chemin.

« Vous devez être un vrai alpiniste sur cette montagne », dit-il.

© AFP

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