Dans les eaux du Mexique, deux espèces souffrent de l’appétit chinois

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Des pêcheurs dans le Golfe de Californie, à 90 km au sud de San Felipe, le 9 mars 2018
© AFP GUILLERMO ARIAS

San Felipe (Mexique) (AFP) – Dans une rue de Canton, une commerçante chinoise dévoile son trésor: des vessies séchées de totoaba, dont ses compatriotes raffolent. Mais au large du Mexique où vit ce poisson, cet appétit menace sa survie, ainsi que celle du marsouin du Pacifique, victime collatérale des filets tendus par les pêcheurs clandestins de totoaba.

Le Golfe de Californie est devenu ces dernières années un véritable champ de bataille, entre les bateaux de militants écologistes, les navires et hélicoptères de la Marine mexicaine patrouillant la zone, et les pêcheurs clandestins agissant armés.

En toile de fond, un marché noir de centaines de milliers de dollars car en Chine, la vessie natatoire du totoaba, poisson endémique du Golfe désormais en danger d’extinction, se monnaye une fortune pour ses vertus présumées en matière de médecine et d’esthétique.

Le marsouin du Pacifique ou « marsouin du Golfe de Californie » est l’autre victime de ce trafic: appelé aussi « vaquita marina » (« vachette de mer »), le plus petit marsouin du monde se coince dans les filets dérivants des contrebandiers.

Il en resterait moins d’une trentaine. Pour les protéger, les autorités interdisent depuis 2015 quasiment toute pêche sur près de 1.300 km2, notamment autour de San Felipe, un petit village qui en dépend à 70% et peu à peu déserté par ses habitants.

« Ils veulent faire de San Felipe un village fantôme », se désespère Omar Solis, un pêcheur de crevettes de 42 ans qui a dû acheter un catamaran pour se reconvertir dans le tourisme.

Désoeuvrés, les pêcheurs pourraient bien se rabattre malgré eux sur la pêche illégale au totoaba, revendu à des prix mirobolants, prévient-il: « Ce n’est pas ce que nous voulons, cela équivaut à risquer sa vie. Mais quand on n’a pas d’argent, qu’est-ce qu’on peut faire? »

 

Cette chasse est risquée: drapeau noir avec tête de mort sur la proue, un bateau camouflé de l’organisation écologiste américaine Sea Shepherd patrouille jour et nuit depuis trois ans pour chercher les embarcations clandestines et leurs filets. Et depuis février, après des menaces et des attaques, il est escorté par des policiers et soldats armés de fusils.

Des images de l’ONG montrent une embarcation avec des pêcheurs encagoulés, dont l’un sort un pistolet et tire sur les drones de Sea Shepherd.

Les pêcheurs clandestins de totoaba risquent jusqu’à neuf ans de prison. Et les autorités fouillent téléphones et finances des braconniers interpellés en quête de tout lien avec le crime organisé.

Un marin déployé sur la zone l’assure: les pêcheurs clandestins « sortent en mer armés et se tirent dessus » entre embarcations concurrentes.

Après avoir ôté la vessie du poisson, ils rejettent son cadavre à la mer et dissimulent leur butin dans leurs bottes ou dans des compartiments secrets du bateau.

Puis la vessie est expédiée vers des villes frontalières avec les Etats-Unis où elle est disséquée et « empaquetée pour être envoyée vers la Chine, Hong Kong », explique Joel Gonzalez, du parquet fédéral de protection de l’environnement (Profepa).

D’avril 2015 à janvier 2018, 704 vessies de totoaba ont été saisies, ainsi que 304 cadavres dans des filets clandestins, selon Profepa.

Pour Joel Gonzalez, « il est hautement probable » que les braconniers soient financés par les cartels de narcotrafiquants.

Sous couvert d’anonymat, un pêcheur de San Felipe confirme que « la majorité des pêcheurs de totoabas sont armés. C’est la même mafia, les mêmes réseaux de corruption et les mêmes routes de trafic » pour la totoaba et la drogue.

A des milliers de kilomètres de là, à Canton (sud de la Chine), une vendeuse exhibe son précieux butin devant une journaliste de l’AFP qui s’est présentée comme une simple cliente: sur une table en bois traditionnel, elle propose du thé et plusieurs vessies de totoaba déshydratées.

Les tarifs donnent le tournis, de 20.000 yuans (3.160 dollars) pour celle de faible qualité à 130.000 yuans (20.500 dollars) pour la meilleure pièce.

Et ils ne sont pas négociables: « ce sont déjà des prix compétitifs », assure la commerçante, qui offre « un étui pour exposer (la vessie chez soi, une coutume courante en Chine, ndlr) avec un ruban et de la soie dorée ».

Le prix total des huit vessies en vente chez elle est 80.000 dollars.

Les connaisseurs affirment que plus la vessie de totoaba est vieille – y compris de dix ans -, meilleur est son goût. Préparée en soupe, elle soulagerait l’arthrite et les maux de la grossesse, et regonflerait la peau grâce à son taux élevé de collagène.

Empêchés d’exercer leur métier, les pêcheurs de San Felipe s’inquiètent pour leur survie. Leur leader, Sunshine Rodriguez, a fait une grève de la faim pendant dix jours pour exiger du gouvernement et des écologistes la preuve scientifique que tous les filets – pas seulement ceux destinés aux totoabas – affectaient le marsouin du Pacifique. Il n’a pas obtenu de réponse.

Selon certains experts comme Manuel Galindo, le marsouin ne peut être pris que dans les filets épais utilisés pour pêcher le totoaba, et le risque d’extinction de cette espèce est surtout dû à la détérioration de son habitat.

Le marsouin vit juste à l’embouchure du fleuve Colorado car il a besoin d’une eau à faible teneur en sel et riche en aliments, et de températures basses, explique Manuel Galindo, un océanologue retraité qui a travaillé pendant 37 ans à l’Institut de recherches océanologiques de l’Université autonome de Basse-Californie.

Mais ces conditions « n’existent plus » car le fleuve est détourné vers des barrages aux Etats-Unis, assure-t-il, se disant pessimiste pour l’avenir du marsouin.

© AFP

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