Capitale de la hi-tech d’Inde, Bangalore a la gorge sèche

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Camions citernes fournissant de l’eau à des logements de Bangalore, le 27 février 2018
© AFP Manjunath KIRAN

Bangalore (Inde) (AFP) – Chaque jour plus d’un millier de citernes d’eau passent en camions devant la petite boutique de Nagraj à Bangalore, soulevant des nuages de poussière, en route vers les foyers et bureaux de la capitale indienne de la hi-tech.

Dans cette « Silicon Valley » du sud de l’Inde, qui a connu en un quart de siècle une explosion démographique, les tours d’habitations neuves poussent comme des champignons, quand bien même la ville n’arrive à fournir assez d’eau courante à ceux qui y résident déjà.

De nombreux habitants se trouvent donc à la merci de réservoirs remplis à partir de gigantesques puits. Une surexploitation des sols qui entraîne une baisse inquiétante des nappes phréatiques et fait craindre que Bangalore ne devienne la première métropole indienne à se retrouver à court de ce liquide vital à la vie.

« Il y a une grave pénurie d’eau ici », explique Nagraj, 30 ans, qui a emménagé dans la banlieue de Panathur il y a une décennie et l’a vue se transformer sous ses yeux, en proie à une urbanisation effrénée et sauvage.

« Dans le futur ça va être très difficile. C’est impossible d’imaginer comment ils vont trouver de l’eau, comment ils vont vivre. Même si on creuse à 450 m de profondeur, on ne trouve pas d’eau », s’alarme-t-il.

Elle est bien loin, l’époque où Bangalore était surnommée « la cité aux jardins ». La petite ville était alors fameuse pour sa verdure et sa douceur, les retraités venaient y couler des jours paisibles.

Or le boom des entreprises informatiques indiennes, en majorité basées à Bangalore, à partir du début des années 1990 a métamorphosé le lieu – jusqu’à le rendre méconnaissable. De 3 millions d’habitants en 1991, sa population est passée à environ 10 millions aujourd’hui, le dynamisme économique attirant des travailleurs des quatre coins du pays.

Des nombreux lacs qui faisaient la réputation de la ville, une bonne partie a désormais disparu. Le béton a remplacé les nénuphars.

Symbole des maux de la métropole, le grand lac Bellandur est si pollué de substances chimiques qu’il prend parfois spontanément feu. Quand il ne produit pas une mousse chimique qui oblige les autorités à ériger des barrières pour l’empêcher de se répandre sur la route…

« La ville est en train de mourir », lance T.V. Ramachandra, spécialiste de l’environnement à l’Indian Institute of Science. « Si la tendance actuelle de croissance et d’urbanisation se poursuit, d’ici 2020, 94% du paysage sera bétonné. »

D’ors et déjà, plus de la moitié de Bangalore doit recourir à des forages ou des citernes pour pallier aux carences d’eau courante.

Le mois dernier, la Cour suprême a dû intervenir. Pour pallier aux besoins criants du QG de la hi-tech indienne, la plus haute instance judiciaire de la nation a amendé un accord de partage des eaux de la rivière Cauvery entre le Karnataka, région de Bangalore, et l’État voisin du Tamil Nadu.

Le gros de l’eau municipale de la ville provient de ce cours d’eau âprement disputé, qui traverse le Karnataka puis le Tamil Nadu avant de s’écouler dans le golfe du Bengale.

Il y a deux ans, une décision judiciaire ordonnant au Karnataka de lâcher de l’eau pour pallier à une sécheresse qui menaçait les cultures de son voisin avait déclenché des émeutes mortelles à Bangalore. Des centaines d’entreprises avaient dû rester fermées durant les troubles.

Pour T.V. Ramachandra, les précipitations annuelles pourraient pourtant suffire à étancher la soif de la ville – si seulement la rétention des pluies était plus efficace.

« S’il y a une crise de l’eau, nous ne devrions pas envisager un détournement de la rivière. Nous devrions penser à la façon de retenir l’eau », dit-il, blâmant l’absence de vision urbaine d’ensemble pour la précarité de la situation actuelle.

Mais comme dans le reste de l’Inde, les citoyens ont peu d’incitations à économiser l’eau. Malgré des années de sécheresse, l’eau courante est largement subventionnée et l’accès aux nappes phréatiques peu régulé.

« À Bangalore, (l’équivalent de) 1.000 bouteilles d’eau traitée la plus propre arrive chez vous et nous ne payons que six roupies », environ sept centimes d’euros, dit A.R. Shivakumar, scientifique du Karnataka State Council of Science and Technology.

Malgré cela, Shivakumar et sa famille n’ont pas utilisé une seule goutte d’eau municipale depuis 23 ans qu’ils vivent à Bangalore.

En effet, ils utilisent un système de collecte de la pluie grâce à des gouttières qui acheminent l’eau dans des citernes situées sous la maison. Un système qu’il a aussi installé à des arrêts de bus, sur le métro, et que les autorités ont désormais rendu obligatoire pour les nouvelles habitations.

« La nouvelle génération a montré une grande attention vis-à-vis de l’environnement et des mesures de conservation. Cela va clairement faire avancer les choses », estime le scientifique.

© AFP

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