Colombie: menacés par des narcos, des leaders noirs se terrent « comme des rats »

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Un bateau navigue sur la rivière Miro, à Tumaco en Colombie, le 31 octobre 2017
© AFP/Archives Raul Arboleda

Tumaco (Colombie) (AFP) – Leurs têtes sont mises à prix. L’un d’eux a déjà été assassiné. Apôtres de la substitution de la coca, les leaders d’une communauté noire de Colombie ont dû abandonner leurs fermes et se cachent depuis plus d’un mois, « comme des rats ».

« Nous avons commencé à être objets de menaces et avons quitté le territoire le 26 septembre », a expliqué leur chef Francisco Jacome, lors d’un entretien exclusif avec l’AFP à Tumaco, port du Nariño (sud-ouest), où 13 d’entre-eux vivent reclus.

Parce qu’ils défendent la substitution des cultures illicites, prévue par l’accord de paix signé en novembre 2016 entre gouvernement et guérilla des Farc, ces leaders ont été contraints de fuir leur communauté d’Alto Mira y Frontera, à 50 mn de route.

Des hommes armés, qu’ils craignent d’identifier, les ont publiquement menacés et fixé le prix de chacune de leur vie à cinq millions de pesos (environ 1.500 dollars).

« Alto Mira y Frontera est la plus grande zone de culture de feuille de coca du monde », lâche M. Jacome, 40 ans, président de l’assemblée gouvernementale du conseil communautaire.

Sur ce territoire de 24.470 ha, attribué par la loi à ces descendants d’esclaves des mines d’or voisines de Barbacoas, 17.000 sont plantés de coca, composant de la cocaïne, dont la Colombie est le premier producteur mondial avec 866 tonnes en 2016 selon l’ONU.

Le désarmement des Farc, qui se finançaient en rackettant les narco-cultures, a déclenché une lutte à mort entre 15 bandes armées, dont des dissidents de l’ex-guérilla, d’anciens paramilitaires et des rebelles de l’Armée de libération nationale (ELN), selon Christian Visnes, directeur du Centre norvégien pour les réfugiés (CNR).

« Et sont apparus d’autres groupes que nous ne connaissons pas », a-t-il déclaré à l’AFP.

Le Nariño concentre 20% des 146.000 ha de plantations de coca du pays.

Les afro-colombiens, qui vivent traditionnellement de la pêche, du cacao et du palmier, en rejettent la responsabilité sur les « colonos », paysans venus de régions voisines, dans les pas des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) quand elles ont pris le contrôle du secteur il y a une quinzaine d’années.

Stratégiquement situé à la frontière de l’Equateur, entre Pacifique et mangrove, labyrinthe de cours d’eau qui sont autant de voies de fuite, Tumaco, commune d’environ 200.000 habitants, est devenue l’épicentre du narco-trafic.

Là, les autorités démantèlent régulièrement des laboratoires de fabrication de cocaïne, saisissent des submersibles qui la transportent, arrêtent des narcos.

Les « cocaleros », dont six sont morts dans des manifestations réprimées par les forces de l’ordre début octobre, s’opposent à l’arrachage forcé et dénoncent l’insuffisance des aides à la substitution.

M. Jacome, dont le prédécesseur, Genaro Garcia, a été assassiné en 2015, en appelle aux autorités et à l’ex-guérilla, reconvertie en parti politique: « Si les Farc et le gouvernement ont négocié la substitution ou l’éradication de la coca, ce sont eux qui doivent assumer ».

Les leaders communautaires sont dans ce domaine les interlocuteurs des groupes armés et de l’Etat, ce qui « les met dans une situation très difficile », souligne M. Visnes.

Alors les 13 survivants d’Alto Mira y Frontera se cachent, sous la dérisoire protection de trois policiers qui relèvent les identités des visiteurs dans un grand registre noir.

« Nous vivons comme des rats (…) On n’ose même pas se pencher à la fenêtre », confie M. Jacome.

Les larmes aux yeux, il évoque José Jair Cortés, porte-parole du conseil, tué par balles le 17 octobre dans la communauté pour avoir été trop confiant. « Il nous disait (…) que là-bas tout était tranquille (…) jusqu’au moment où est survenu son tragique assassinat. »

Sous les néons blafards de la maison où ils cohabitent, l’une des leurs, Luz Dari, 41 ans, s’insurge: « Le gouvernement et les Farc ont une dette (…) envers nos morts. Trop de sang versé dans ce territoire, de veuves, d’orphelins! »

Les leaders sont hébergés et nourris par la municipalité jusqu’au 26 novembre. Ensuite? Ils ignorent leur sort. Sollicitées par l’AFP, les autorités de Tumaco sont restées muettes.

Pour le NRC « l’accord historique avec les Farc n’a pas apporté une paix immédiate » à Tumaco et pour M. Visnes c’est « lamentable parce que c’était prévisible ».

Près de 200 leaders communautaires et défenseurs des droits ont été tués en Colombie depuis début 2016.

© AFP

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