Colomba de La Panouse : « J’espère que du malheur de la mort de Vince est sorti une prise de conscience bénéfique pour la faune »

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Gracie et Bruno, les deux rhinocéros du Safari Zoo de Thoiry. ©Arthus Boutin / Safari Zoo Domaine de Thoiry

En mars, le rhinocéros Vince était abattu au parc zoologique de Thoiry, les malfaiteurs ont emporté une de ses cornes. Près de sept mois plus tard, Colomba de La Panouse, directrice déléguée du Domaine de Thoiry, revient sur ce crime lié au braconnage et sur le rôle des zoos dans la préservation de la biodiversité.

Colomba de La Panouse ©Arthus Boutin / Safari Zoo Domaine de Thoiry

Pouvez-vous nous rappeler les faits qui se sont déroulés dans la nuit du 6 au 7 mars ?

En arrivant le matin, la soigneuse a découvert que Vince, un jeune rhinocéros mâle de 4 ans, a été abattu. Une de ses cornes avait été sciée et on avait tenté de retirer la deuxième. Mais, les malfaiteurs se sont arrêtés, nous ne savons pas s’ils ont été dérangés ou s’ils étaient mal équipés. Une telle attaque dans un parc zoologique aux États-Unis ou en Europe ne s’était jamais produite.

Pouvez-vous en dire plus sur Vince ? Et l’intérêt de la corne pour les braconniers ?

Vince était né en captivité aux Pays-Bas. Il partageait son enclos avec Gracie et Bruno, nos deux autres spécimens. C’était un jeune mâle. Une corne de rhinocéros peut peser jusqu’à
6 kg chez un adulte, qui lui peut peser 2 tonnes. Le prix au kilogramme de la corne, qui se compose juste de la kératine – la même matière que les cheveux ou les ongles – peut atteindre les 60 000 dollars. Recherchée par de riches acheteurs asiatiques qui lui confère des vertus, bien que les études scientifiques ont démontré que la corne de rhinocéros ne possède aucune vertu thérapeutique ou aphrodisiaque.

Comment le personnel du Domaine a-t-il réagi ? et votre public ?

Le personnel a été très affecté. Même si nous intervenons le moins possible sur les animaux, nous y sommes attachés. La réaction a dépassé les frontières européennes et a révélé à une partie du public les problèmes de braconnage. Nous sensibilisons pourtant au braconnage, qui ne concerne pas uniquement les rhinocéros,  grâce à différents programmes. Toutefois, nous avons constaté que le public n’est pas vraiment conscient de l’ampleur du problème. J’espère que du malheur de la mort de Vince est sorti une prise de conscience bénéfique pour la faune et la conservation des espèces en général.

Qu’avez-vous changé dans la sécurité du parc et des animaux ?

Nous avons revu la sécurité en mettant en place une surveillance continue 24 heures sur 24 de nos rhinocéros. Pour assurer la protection des animaux, nous ne dévoilons pas comment la modernisation de notre sécurité s’est organisée.

Sept mois plus tard, où en est l’enquête ?

L’investigation est toujours en cours, elle n’est pas conclue. Je ne peux donc pas fournir d’éléments à ce sujet. Ils n’ont tué qu’un seul rhinocéros, ce qui laisse présager que nous ne sommes pas face aux vrais professionnels du braconnage mais plutôt des criminels d’opportunité. La filière du braconnage ne s’attaque pas, pour le moment, aux parcs zoologiques. Il y a aucune raison de croire que l’attaque que nous avons subie soit le début d’une tendance. Des réseaux existent en Afrique et en Asie, mais en France trouver le réseau pour « fourguer sa marchandise » est une tout autre chose pour ce type de produit.

Par le passé, aviez-vous déjà fait face à d’autres intrusions ou à des vols ?

Il y a plusieurs années, nous avons effectivement eu un vol de tamarin et deux vols de ouistiti pygmée. Il s’agit d’animaux de collection. Le trafic des « nouveaux animaux de compagnie » (ou NAC) se révèle très ciblé sur les oiseaux, les reptiles amphibiens et les petits primates. Il existe un gros trafic pour les Nouveaux Animaux de Compagnie. Mais, le vol dans les parcs zoologiques n’est pas le premier recours.

Les animaux sont-ils assurés ?

Les animaux ne sont pas assurés car nous refusons de leur donner une valeur pécuniaire. Si nous ne leur attribuons pas de valeur monétaire, il n’est pas possible de les assurer. Depuis une trentaine d’années, nous échangeons ou nous nous donnons les animaux entre parcs zoologiques qui veulent maintenir une certaine éthique.

Interpol avait émis des alertes. Envisagiez-vous ce genre d’attaque ?

Il y a quelques années nous étions allés à une conférence sur le sujet du braconnage avec le spécialiste des rhinocéros Mike Knight de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) et l’ONG Save the Rhino. Ils avaient évoqué les vols dans les musées, nous nous disions « bon sang, pourvu que ça n’arrive pas ». Cela ne nous paraissait pas réaliste. C’est une chose de voler une corne dans un musée, c’en est une autre d’abattre un animal et de scier sa corne.

Le décornage, le fait de retirer leur corne aux rhinocéros pour dissuader les braconniers, est-il une solution ?

Le décornage fait partie des mesures recommandées par l’UICN, les ONG de terrain et l‘association européenne des zoos. Leur première recommandation est d’adapter les mesures de protection en fonction du lieu. Nous ne l’envisageons pas pour le moment. Cela dépend de la surface à surveiller, le décornage peut être une option intéressante en Afrique quand il faut surveiller des kilomètres carrés car les gardes ne peuvent pas être présents partout. De plus, une corne ça repousse.

Et l’élevage commercial peut-il s’envisager ?

Non, car  l’élevage pourrait perpétuer le mythe de la corne de rhinocéros, il serait préférable d’éradiquer les croyances responsables du braconnage.

Quel rôle pour les zoos dans la lutte contre le braconnage ?

Notre priorité reste toujours l’éducation et la sensibilisation du public, c’est le rôle numéro 1. Dans le monde, les zoos reçoivent des millions de visiteur, ils créent une empathie avec la faune. À Thoiry, nous accueillons 400 000 personnes par an. Notre public se révèle majoritairement urbain et déconnecté de de la nature. Il nous appartient de les sensibiliser à cause de la biodiversité. De plus, nous investissons financièrement dans des programmes de terrain en reversant une part des bénéfices à des programmes de conservation et à des ONG.

Propos recueillis par Julien Leprovost

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