Entre insectes et bûcherons, double danger pour la grande forêt de Bialowieza

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Le vrombissement d’une tronçonneuse brise la sérénité de la forêt de Bialowieza, le 31 mai 2016 © AFP/Archives WOJTEK RADWANSKI

Bialowieza (Pologne) (AFP) – Le vrombissement d’une tronçonneuse et des coups de hache meurtriers brisent la sérénité naturelle de la majestueuse forêt de Bialowieza. En quelques instants, le bûcheron abat un épicéa nonagénaire agressé par un insecte xylophage qui sévit dans cette région polonaise.

Forts de l’appui du nouveau gouvernement conservateur de Varsovie, les gardes forestiers engagent des « opérations de protection nécessaires », au grand dam des écologistes et de nombreux scientifiques qui dénoncent cette intervention d’ampleur au royaume des bisons d’Europe, dans le nord-est de la Pologne.

La plus grande partie du massif forestier est classée au Patrimoine mondial par l’Unesco et constitue un parc national de chaque côté de la frontière polono-bélarusse. L’ensemble de la forêt couvre au total environ 1.500 kilomètres carrés, dont 625 en Pologne. Sur cette dernière partie, 105 km2 font partie du parc national.

Ravageur

Personne ne va nier l’invasion du scolyte. Sous l’écorce de l’épicéa abattu, on découvre un réseau spectaculaire de couloirs creusés par le petit coléoptère ravageur, le bostryche typographe (Ips typographus), qui a pris Bialowieza pour cible.

« Leur population est gigantesque. Ils ne se contentent plus d’achever les épicéas affaiblis. Ils attaquent aussi des arbres en bonne santé », explique à l’AFP Andrzej Antczak, inspecteur local des forêts.

Environ 30% des arbres de Bialowieza sont des épicéas. Parmi eux, selon les gardes forestiers polonais, un sur cinq est agressé par les scolytes, ce qui représente au total un million de mètres cubes de bois. Et chaque épicéa infecté est un danger pour trente autres qui l’entourent, particulièrement dans des périodes de réchauffement où l’insecte peut produire jusqu’à cinq générations en l’espace d’une année.

Aussi, selon Grzegorz Bielecki, chef d’une inspection locale des forêts, « en abattant un seul arbre malade et en le sortant de la forêt, on peut pratiquement en sauver 1 à 2 hectares par an ».

Le précédent ministre de l’Environnement avait donné en 2012 son accord pour couper environ 60.000 mètres cubes de bois en dix ans mais son successeur a triplé ce chiffre, arguant de l’urgence à protéger la forêt, la vie et la santé des habitants, menacés par la chute d’arbres morts, et les sites de grande valeur patrimoniale qui font partie du réseau européen Natura 2000.

Des « zones de référence » sur un tiers de la surface de la forêt ne sont pas concernées par les opérations, tout comme le Parc national. De nouvelles plantations de remplacement suivront, composées de manière à « reconstituer la nature et éviter le chaos » dans la forêt, indique M. Bielecki.

Biodiversité ‘irremplaçable’

Mais les écologistes dénoncent une mesure qu’ils disent motivée par l’objectif de tirer profit de la vente du bois. Ils reprochent aux gardes forestiers de modifier le caractère unique de la grande forêt décrite par l’Unesco comme « irremplaçable pour la conservation de la biodiversité ».

Au cours de ses 10.000 ans d’existence, disent-ils, la forêt de Bialowieza a survécu à des centaines d’invasions de scolytes sans aide de personne, parfois au prix de ces troncs d’arbres déguenillés, squelettiques et de chablis pourris, recouverts de mousses et de champignons, incrustés dans une végétation splendide.

« En apparence, les arbres autour de moi sont morts mais en réalité ils vivent plus que lorsqu’ils étaient vivants parce que désormais ils abritent une centaine d’espèces d’insectes. Un arbre mort c’est une grande richesse biologique », souligne le professeur Rafal Kowalczyk, directeur d’une antenne de l’Académie polonaise des sciences à Bialowieza.

« Couper des arbres dans cette forêt c’est comparable à ce que font les talibans lorsqu’ils détruisent des oeuvres d’art! », s’insurge-t-il.

Une coalition d’organisations écologistes, dont Greenpeace et WWF, ont porté plainte à Bruxelles contre les coupes dans ce massif forestier abritant les derniers vestiges de forêt primaire en Europe, épargné par les rois de Pologne et les tsars qui l’ont gardé comme terrain de chasse d’exception.

La forêt a survécu aussi à des vagues d’abattage massif réalisées au XXe siècle par des occupants russes ou allemands, des industriels britanniques et les autorités communistes.

Bruxelles s’est déclaré « préoccupé » par les décisions de Varsovie. Une délégation de l’Unesco doit venir en Pologne du 4 au 8 juin pour étudier la situation.

Les associations écologistes voudraient étendre le Parc national à l’ensemble de la forêt. Le gouvernement et les gardes forestiers sont contre et assurent que malgré les coupes, le nombre d’arbres ne cesse d’augmenter à Bialowieza.

© AFP

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