Le peuple Jummas, des autochtones du Bengladesh qui demandent à vivre en paix

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© Dominique Clochon

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Depuis plus de 40 ans, les Nations Unies affirment que les populations Jummas sont victimes d’ « arrestations arbitraires, de tortures, d’exécutions, de harcèlement […] et de violence sexuelle. » Ce peuple, qui vit au Bangladesh, a été reconnu en 2007 par la déclaration des peuples autochtones de l’ONU. 850 000 Jummas vivent au Bangladesh, dans ce pays de 158 millions d’habitants, où ils sont victimes de discriminations. Malgré des accords de paix en 1997, la situation de ce peuple mal-connu reste difficile et 90 000 familles Jummas attendent toujours l’autorisation de retourner sur leurs terres.

Les Jummas, des autochtones de la jungle bengalie

Les Jummas doivent leur nom à leurs pratiques agricoles. Le « jum » est une forme d’agriculture nomade associée à la culture sur brûlis. Les Jummas, un regroupement de 11 ethnies, sont culturellement et historiquement très différents du peuple bengali. Les Jummas parlent des langues sino-tibétaines, ils sont majoritairement bouddhistes, vivent de leurs terres et des richesses de la jungle. La langue bengali est indo-européenne, les bengalis sont musulmans et sont des très bons commerçants, profession peu considérée par la coutume Jummas.

 « Chez les Jummas l’organisation du village est collective, il y a un côté tribal très fort. Il y a des chefs de village, des chefs de chefs, puis le Roi, cela a toujours cours en parallèle de l’administration Bengalie. Le roi rend la justice locale, organise le droit de la famille… », explique Paul Nicolas, le secrétaire générale de l’association La Voix des Jummas. Des deux côtés, il y a donc de l’incompréhension, voire du mépris. « Les bengalis ont longtemps considérés les Jummas comme des peuples primitifs, des sauvages de la forêt. ».

« Ce sont des indigènes, dans le sens où la terre ne leur appartient pas, ils appartiennent à la terre. », explique Dominique Clochon, présidente de l’association. Ils ne possèdent pas de titre de propriété ce qui facilite l’expropriation par des colons, le gouvernement bengali ou l’armée. Pour ce faire, ils n’hésitent pas à falsifier voire même fabriquer de toute pièce des titres de propriété.

Pendant des siècles les Jummas ont été protégés par leur situation géographique. Perchés sur les seules collines du pays, les Chittagong Hill Tracts, leurs terres étaient considérées comme inexploitables. Mais à l’indépendance du Bengladesh, en 1971, la région est devenue l’endroit idéal pour répondre à la pression démographique croissante du pays.

« Après 1971, les Jummas ont réclamé de l’autonomie à l’intérieur du pays, mais le gouvernement a refusé et a mis en place un plan de colonisation par des paysans sans terre venus des plaines. 400 000 colons se sont installés, ce qui a déclenché une insurrection des populations Jummas qui a été réprimée très violemment par l’armée. Cette situation de guerre a permis à l’armée de s’installer massivement sur les terres Jummas, de construire des camps mais aussi de piller les richesses et d’appuyer toujours plus la colonisation. », selon Paul Nicolas.

Des accords de paix non respectés et une situation qui s’embrase

Lors de son dernier voyage, en décembre 2014, Dominique Clochon fut témoin de ces tensions. Des Jummas, pour protester contre ce qu’ils jugent être une invasion bengalie, ont arraché des plants d’ananas. En représailles 50 maisons Jummas ont été brulées. « Désormais la communauté Jummas est divisée, pour certains il est absolument nécessaire de demander le respect et l’application des accords de manière pacifique, pour d’autres ces demandes sont dérisoires, ils veulent reprendre la lutte armée. Il y a une tendance récente à la radicalisation.», se désole Paul Nicolas. La situation s’embrase, pourtant, rien ne bouge.

© Dominique Clochon

© Dominique Clochon

Des accords de paix ont pourtant été signés en 1997, ils n’ont jamais été respectés. Dans la région, on compte 1 militaire pour 40 habitants. Les Jummas n’ont pas d’état civil. Ils se font toujours expropriés et n’ont pas accès à la justice. 750 000 bengalis vivent désormais dans les Chittagong Hill Tracts. Ce peuple ancestral voit ainsi toute sa richesse culturelle et son mode de vie s’étioler. « Il y a aussi des enlèvements, et des mariages forcés organisés par les militaires, le but est de faire aux femmes Jummas des enfants Bengalis. Mais il y a aussi des viols collectifs contre ces femmes Jummas, qui sont des femmes libres, bien plus que les femmes bengalies. », explique Dominique Clochon.

72 enfants Jummas adoptés par la France en 1987

Si ces deux Français dédient une partie de leur temps à cette cause c’est qu’ils côtoient la communauté Jummas depuis plus de 30 ans. « En 1987, 72 jeunes garçons sont arrivés en France, ils venaient de camps de réfugiés et ont été accueillis par des familles françaises. Les 72 enfants ont été accueillis officiellement par la secrétaire aux Droits de L’Homme de l’époque et les jeunes étaient volontaires au départ tout comme leurs familles. Ils rêvaient d’une vie meilleure. », explique Paul Nicolas, père d’un de ces expatriés Jummas. La communauté Jummas française compte plus de 300 réfugiés, c’est la plus grande d’Europe.

Dominique Clochon aussi a adopté un garçon Jummas. « Certaines familles Jummas envoient leur fils ainé au Monastère pour être instruit. Mon fils est arrivé à l’âge de 4 ans dans un monastère, c’était la première fois qu’il quittait la jungle. Le monastère comptait 300 enfants, il a été attaqué par l’armée bengalie, ce fut un véritable carnage. Des centaines de personnes sont mortes, des enfants ont été massacrés. Mon fils s’est caché pendant 24 heures, il a ensuite été récupéré par des réfugiés et a atterri dans un camp en Inde où il est resté plusieurs années. Puis il est arrivé en France à l’âge de 10 ans. »

Depuis Paul, Dominique, et la plupart des parents adoptifs sont restés proches et se mobilisent en faveur du peuple d’origine de leurs enfants. « Ils sont fiers et heureux que nous nous battions pour leur peuple. La plupart d’entre eux ne peuvent pas s’y consacrer, ils ont d’autres responsabilités, ils continuent d’envoyer de l’argent à leurs familles restées au Bengladesh. », explique Dominique.

Ces Jummas, devenus français, aident leur peuple d’origine d’une autre façon : presque tous sont allés chercher leurs épouses au Bengladesh. Une situation ubuesque, qui a longtemps laissé perplexe Dominique. « Je ne comprenais pas pourquoi ces jeunes français bien intégrés, qui ont des amis français, et qui ont adopté notre mode de vie, retournaient chercher leurs épouses là-bas pour organiser des mariages de raison et non d’amour. J’ai donc organisé des débats, et il en est ressorti qu’ils ne veulent pas que leur culture et leur peuple disparaissent. De plus, ils estiment qu’on les a sauvé en les accueillant en France et que c’est à leur tour de sauver des Jummas.  Les femmes qu’ils épousent sont des femmes plutôt éduquées. Elles veulent à tout prix venir en France, afin d’élever leurs enfants dans un pays en paix où on peut aller à l’école et avoir accès aux droits. » Car le Bengladesh n’est toujours pas une terre de paix et de justice pour les Jummas.

Infos :
Des ONG de défense des droits de l’Homme, de défense des peuples indigènes et des associations Jummas appellent à signer une pétition adressée à la Première Ministre du Bangladesh « Peace for Jumma ». Ils réclament les conditions d’une paix durable.
Pétition en ligne http://peaceforjummas.wesign.it/fr
Voir aussi le site   de Survival http://www.survivalfrance.org/peuples/jumma

Caroline Amiard

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