Dans les Andes, la croisade d’un paysan péruvien pour défendre les glaciers qui fondent

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Andes

Saul Luciano Lliuya, un guide de montagne devant un glacier du Mont Churup dans la région d’Ancash, dans le nord du Pérou le 15 septembre 2015
© AFP CRIS BOURONCLE

Huaraz (Pérou) (AFP) – Dans un parc naturel péruvien, le clapotis de l’eau qui s’écoule depuis le glacier enneigé du Pastoruri est interrompu par un bruit sourd qui secoue les Andes, celui des blocs de glace qui se détachent à cause du réchauffement climatique.

Saul Luciano Lliuya, 34 ans, connaît parfaitement ce phénomène. Né dans le village de Llupa, zone montagneuse de la région d’Ancash, dans le nord du Pérou, cet agriculteur et guide de haute montagne est le témoin privilégié de la détérioration de ce qu’il considère comme « ses » glaciers andins.

De sa fenêtre, on aperçoit le Churup, 5.400 mètres d’altitude. Saul se souvient de la cime autrefois enneigée de la montagne, qui aujourd’hui ressemble davantage au crâne d’un vieil homme parsemé de cheveux blancs.

« C’est triste que ces montagnes ne soient plus les mêmes. Nous sommes en train de perdre des glaciers à cause du réchauffement climatique », déplore-t-il.

Il vit avec son épouse et ses deux enfants, et, comme ses ancêtres, se consacre à l’agriculture, cultivant la pomme de terre, le maïs, le quinoa, l’orge, le blé et des plantes aromatiques. Par moments, malgré un soleil qui tanne la peau, le vent glacé transporte des odeurs de menthe et de camomille depuis son potager.

Le Pastoruri et le Churup font partie du Parc national Huascaran – du nom d’un autre glacier, une réserve de biosphère classée au patrimoine de l’humanité depuis 1985.

Mais en 40 ans, le parc a perdu 30% de sa surface enneigée, selon le gouvernement.

Et pour Saul, il n’y a qu’un seul responsable : les industries émettrices de gaz à effet de serre.

C’est pourquoi, avec l’aide de l’ONG Germanwatch qu’il a rencontrée lors de la conférence sur le climat COP20 de Lima en 2014, cet agriculteur péruvien a décidé de poursuivre en justice l’énergéticien allemand RWE, propriétaire du plus gros parc de centrales à charbon d’Europe.

RWE « produit d’importantes émissions de CO2, principalement via ses centrales à charbon, ce qui provoque une augmentation de la température dans le monde et cause la fonte de glaciers, générant une menace grave pour les biens » de cet agriculteur péruvien, argue l’avocate Roda Verheyen, qui a introduit sa plainte devant le tribunal de grande instance d’Essen (ouest de l’Allemagne).

Car les glaciers ont une fonction régulatrice pour les zones de collecte de l’eau qui s’étendent jusqu’au fleuve Santa, lequel alimente toute la région. De brusques changements du débit de ce fleuve ont été observés ces dernières années, selon les autorités péruviennes.

« Ici, il y a un responsable et il faut lui demander réparation », estime Saul, en ciblant RWE. « Nous ne pouvons pas nous taire, la planète appartient à tout le monde et pas seulement à ceux qui la polluent. »

Concrètement, Saul Luciano Lliuya demande au groupe allemand de financer la réalisation de travaux de sécurisation de la lagune.

Car dans la région où vivent Saul et les siens, la fonte des glaciers entraîne la formation de nouvelles lagunes et surcharge les anciennes lagunes, au risque de les faire déborder et d’engloutir le village. En 1941, la lagune de Palcacocha a débordé et dévasté la vallée de Santa, submergeant la capitale régionale Huaraz et tuant 5.000 personnes. Depuis 1970, son volume a été multiplié par 34, devenant une menace permanente, selon un rapport de février 2014 de l’agence américaine pour le développement international (USAID), alors que Huaraz compte aujourd’hui 100.000 habitants.

Selon Germanwatch, « le dépôt d’une plainte contre une entreprise par une personne affectée par le changement climatique » constitue une première.

A Essen, un porte-parole du tribunal interrogé lundi par l’AFP a confirmé que la plainte contre RWE avait « été enregistrée tout à fait normalement ».

Jusqu’au début des années 2000 il était possible de skier sur le glacier Pastoruri, mais la neige a aujourd’hui pratiquement disparu à cause du réchauffement climatique. Ce qui a poussé le gouvernement à imaginer un concept touristique alternatif.

« Nous avons mis en place l’an dernier un nouveau projet: le glacier Pastoruri, +route du changement climatique+ », pour que les visiteurs constatent eux-mêmes la situation, explique à l’AFP le chef du Parc national de Huascaran, Ricardo Gomez.

Il s’agit d’un circuit d’une journée composé de sept étapes pour montrer aux randonneurs les effets du réchauffement: glaciers qui fondent, lagunes qui se remplissent, pierres qui perdent leur manteau de neige…

Dans les hauteurs du Parc national Huascaran se trouve aussi le glacier Llaca, à plus de 6.000 mètres d’altitude, qui perd chaque année un peu plus de neige, révélant ses pierres nues.

« La crainte immédiate est que les glaciers disparaissent et, avec eux, l’eau douce. Ce serait une catastrophe. La côte, qui est alimentée par les fleuves issus des glaciers, va bientôt ressentir le problème », prédit Saul.

Dans les années 1970, les glaciers du parc recouvraient une superficie de plus de 720 km2, contre seulement 527 km2 aujourd’hui, explique Ricardo Gomez. A ce rythme, le risque est que tous ceux situés sous les 4.500 mètres d’altitude aient disparu d’ici 25 ans, souligne-t-il.

© AFP

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