La course au Kevazingo, bois sacré du Gabon

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bois sacré du gabon

Accueil des visiteurs le 11 octobre 2012 à la Société Nationale des Bois du Gabon (SNBG) à Owendo, le port de Libreville
© AFP/Archives Steve Jordan

Bitam (Gabon) (AFP) – « On ne doit pas vendre ce bois. Il garde la forêt. Les esprits de la forêt poursuivront ceux qui le vendent! », met en garde Daniel Messa-Abaga. Assis sur le porche de sa maison de Bendoussang, dans le nord du Gabon, le vieil homme se désole. Le Kevazingo est précieux et fait l’objet d’un vaste trafic.

Le vieux villageois, né en 1930, ne comprend pas pourquoi les siens vendent ce bois aux scieries et collecteurs. « La génération qui viendra après nous aura du mal à comprendre que ce bois est important parce qu’il aura peut-être disparu. Il faut le préserver », dit-il.

Le Kevazingo est une des essences célèbres du Gabon (et du Cameroun), tout comme l’Okoumé, mais contrairement à celui-ci, qui est peu cher en raison de son abondance, le +Keva+ est rare et met des années à arriver à maturité.

De couleur rouge, noire ou marron, ce bois qu’on appelle aussi Oven (en langue Fang) ou Bubinga (par les Occidentaux) est particulièrement prisé par les Asiatiques, notamment Japonais et les Chinois.

Très dur et dense, il est utilisé pour fabriquer des meubles chics (chaises, tables) ou encore des cloches en bois et est apprécié pour ses veines apparentes, qui font de jolis dessins, souligne un connaisseur.

Son prix ? Parfois astronomique par rapport aux autres essences. Pour du Kevazingo de gros diamètre vendu en un seul bloc, le mètre cube peut atteindre 1 à 2 millions de F CFA (1.500 à 3.000 euros) à Libreville. La moyenne se situe entre 180.000 et 400.000 F (300 et 600 euros) le mètre cube.

Cette forte demande a fait exploser l’exploitation illégale, selon l’ONG Conservation Justice, Environnement, qui s’inquiète des conséquences. « On s’est rendu compte qu’il y a un trafic important », affirme Wilde Rosny Ngalekassaga, juriste de l’ONG.

Le Gabon a interdit l’exportation de grumes brutes en 2010 et tout arbre abattu doit faire l’objet d’au moins une transformation locale avant d’être exporté. Or pour le Kevazingo, cette mesure n’est pas forcément respectée, le bois brut étant le plus prisé, explique un fin connaisseur de ce sujet, qui a requis l’anonymat.

A Bitam (nord), aux confins du Cameroun et de la Guinée équatoriale, le prix monte jusqu’à 200.000 F en fonction du diamètre, et « ici, les principaux acheteurs sont des Chinois », explique le patron de la société « Respect du bois », Jimmy Amnvene Nkounou.

« Je récupère le Kevazingo avec mon permis, de manière légale, dans les zones où mon autorisation me le permet », assure-t-il.

Certains arbres ont plus de 500 ans. Pour prélever les plus gros, il faut d’abord déforester autour de l’arbre, puis le faire tomber et creuser une rampe dans la terre où se gare le grumier, explique-t-il. On fait ensuite rouler le bois, très lourd, sur le camion.

Jimmy Amnvene Nkounou reconnaît qu’il peut y avoir « des différends entre villages ». Car « parfois, certains ne veulent pas qu’on coupe ».

D’autres, au contraire, en font commerce. « Aujourd’hui, ce sont des villageois qui prospectent pour ces scieries et la chaine est assez organisée. Les gens vendent du Kevazingo parce que la demande est importante. Au rythme où nous allons, il y a un risque important que ce bois disparaisse dans les 8-10 prochaines années », assure le juriste Ngalekassaga.

« C’est vraiment une chasse effrénée, des pistes, des routes sont ouvertes spécialement pour abattre le Kevazingo », ajoute-t-il, en soulignant « qu’une manne assez importante échappe à l’État gabonais ».

« La coupe du Kevazingo n’est pas interdite », mais toute coupe doit être déclarée et « le diamètre d’exploitabilité » doit être respecté, « ce qui n’est pas toujours le cas », explique-t-il.

Le ministère des Eaux et Forêts assure faire son possible pour lutter contre le trafic.

« Oui, les coupes illégales de Kevazingo existent dans nos forêts », et le phénomène prend « de plus en plus d’ampleur », reconnaît Landry Nkeyi, directeur provincial d’Oyem.

« Notre administration fait des pieds et des mains pour en diminuer le volume. Nous nous déployons tous les jours » pour agir contre ce trafic, dit-il, en indiquant que le ministère collabore avec les ONG et les élus locaux pour traquer les exploitants illégaux.

Et d’ajouter: « Mais dans tous les pays du monde où il y a de l’exploitation forestière, il y a de l’exploitation illégale ». Et « plus on réfléchit (pour les attraper), plus les voleurs réfléchissent pour contourner la difficulté… »

Selon des sources anonymes proches du dossier, l’ensemble du trafic se chiffre « en milliards de F CFA », donc en millions d’euros.

Près d’Oyem, un forestier inspecte avec respect un Kevazingo en pied. Entre ses racines se trouvent les restes d’une cérémonie rituelle, et notamment deux perches qui traversent l’arbre.

Malgré le trafic, le Kevazingo reste au Gabon un bois sacré: « les gens viennent pour prendre des écorces. Certaines ont des vertus thérapeutiques. Ensuite, ils remercient l’arbre avec ces cérémonies », raconte le forestier.

© AFP

 

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