La fumigation des plantations de drogues, un tabou vacille en Colombie

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Un fermier traverse une plantation de coca dans les montagnes du département de Cauca en Colombie, le 21 juin 2012
© AFP/Archives Luis Robayo

Bogota (AFP) – Faut-il barrer la route à la drogue ou protéger la santé ? Longtemps taboue en Colombie, la fumigation aérienne des plantations illicites a désormais du plomb dans l’aile après une alerte lancée sur les risques de l’herbicide utilisé.

Les divisions au sein même du gouvernement ont éclaté au grand jour cette semaine entre partisans et détracteurs de cette pratique contre les champs de coca, la plante servant à fabriquer la cocaïne.

A l’origine de la polémique, la mise en garde émise récemment par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui a classé le glyphosate, un des principaux herbicides industriels, comme « cancérigène probable ».

Fort de cette étude, le ministre de la Santé, Alejandro Gaviria, a recommandé de « suspendre de façon immédiate » les aspersions, au nom du « principe de précaution ». Un moratoire auquel s’oppose vivement son collègue de la Défense, Juan Carlos Pinzon, qui refuse de « donner un avantage à la criminalité ».

Longtemps premier producteur mondial de cocaïne avec le Pérou, qui vient de la dépasser, la Colombie recourt depuis des décennies aux aspersions aériennes dans le cadre d’un plan de lutte antidrogue financé par les Etats-Unis.

Les fumigations se sont surtout concentrées dans le sud du pays, fief de la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), accusée par les autorités de se financer via le narcotrafic.

Issue d’une rébellion paysanne il y a plus d’un demi-siècle, la rébellion marxiste assure défendre la cause des communautés rurales dont la feuille de coca constitue parfois l’unique revenu.

Toutefois le gouvernement et les Farc, engagés dans des pourparlers de paix depuis plus de deux ans, se sont accordés sur la nécessité de soutenir des cultures de remplacement, misant sur l’arrachage volontaire.

Interrogé par l’AFP, Daniel Mejia, directeur du Centre d’études sur la sécurité et les drogue (Cesed), estime qu’une suspension du glyphosate irait dans « la bonne direction ».

« Nous avons réalisé une étude montrant que les fumigations causaient des problèmes dermatologiques et respiratoires et provoquaient des avortements », explique ce professeur de l’Université des Andes de Bogota.

Selon cet expert, les aspersions n’ont en outre qu’un « effet peu efficace » car elles n’ont un résultat probant que sur 3% des surfaces traitées.

« Cela ne justifie pas un tel coût collatéral pour la santé », insiste-t-il, exhortant les autorités à se focaliser sur les vraies questions comme les laboratoires clandestins ou les voies d’acheminement de la drogue.

Toutefois, les autorités dressent un bilan positif de leur action contre le trafic de cocaïne. Selon le dernier rapport des Nations unies publié l’an dernier, la production a baissé de 13% en 2013 (290 tonnes) et le Pérou a ravi la première place de cultivateur de feuille de coca avec 49.800 hectares, soit 1.800 de plus que son voisin.

Ce dossier explosif pourrait aussi prendre une tournure diplomatique en froissant les Etats-Unis qui ont fourni des avions et les pilotes pour les fumigations et ne voient pas d’un bon oeil la fin de ce dispositif.

Coïncidence du calendrier, le débat a surgi durant une visite en Colombie du secrétaire d’Etat adjoint américain, Antony Blinken, lui donnant l’occasion d’exercer une amicale pression avec un plaidoyer en faveur du glyphosate, la « façon la plus efficace de lutter contre les cultures illicites ».

Observant que son objectif est principalement agricole, ce responsable rappelle que son usage est répandu en Europe comme aux Etats-Unis. « Nous aurions pris des mesures s’il y avait eu un problème », a-t-il affirmé dans un entretien à El Tiempo, le premier quotidien colombien.

Prudent, le président colombien de droite Juan Manuel Santos a pour l’instant botté en touche, son entourage ayant fait savoir que la décision définitive sur l’utilisation de cette technique pourrait revenir au Conseil national des Stupéfiants, organisme dépendant du ministère de la Justice.

© AFP

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