Bataille d’expertises… et de com’ autour des boues rouges dans les Calanques

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boues rouges

La ministre de l’écologie Ségolène Royal à l’Assemblée nationale le 7 avril 2015
© AFP/Archives Loic Venance

Marseille (AFP) – La ministre de l’Ecologie Ségolène Royal et l’industriel Alteo se livrent depuis plusieurs jours à une bataille d’expertises et de communication sur la nocivité des déchets de l’usine d’alumine de Gardanne, qui rejette depuis des dizaines d’années des « boues rouges » au large des Calanques.

Contraint par les engagements internationaux de la France, Alteo s’est en effet engagé à stopper, au 31 décembre, tout rejet solide dans la Méditerranée. Mais l’industriel a demandé à poursuivre les rejets liquides – inévitables selon lui -, par la même conduite qui lui sert aujourd’hui à évacuer ses boues rouges.

Grâce à ce tuyau, qui part de Gardanne, près d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) et débouche dans la fosse de Cassidaigne à 7,7 km au large de Cassis, à 320 m de profondeur, l’usine – anciennement Péchiney – a déversé plus de 20 millions de tonnes de résidus de bauxite, chargés de métaux lourds (mercure, arsenic…) depuis 1966.

Selon l’entreprise, qui avance plusieurs études, une part importante de ces éléments toxiques disparaîtra des effluents avec l’arrêt des résidus solides, qui n’entrent de toute façon que très peu dans la chaîne alimentaire. La formation de cristaux d’hydrotalcites « piège les métaux lourds » et Le PH élevé de la mer fait que « les formes ioniques de ces métaux ne sont pas biodisponibles », assurait aux journalistes le directeur des opérations Eric Duchenne lors d’une récente visite de l’usine.

Ces explications sont contestées par les écologistes et les pêcheurs, qui déplorent les millions de tonnes de métaux lourds déposés depuis 60 ans sur le fond marin. L’usine aura en tout cas toujours besoin d’une dérogation pour déverser ses effluents, même liquide. Une dérogation qui doit être renouvelée avant le 31 décembre.

C’est dans ce contexte que le conseil d’administration du Parc national des calanques avait donné son feu vert, en septembre, pour la prolonger de 30 ans. Ségolène Royal était alors montée au créneau, faisant valoir que l’autorisation ne pouvait être donnée que par l’Etat, après instruction menée en bonne et due forme.

Mme Royal avait ainsi demandé deux études indépendantes, auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) et du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).

Si le BRGM estime que la technologie employée par Alteo pour traiter les boues solides est « pertinente », le rapport de l’ANSES, qui se focalise sur l’impact sur le milieu marin, est beaucoup plus critique.

« Au regard des éléments produits par l’exploitant », il n’est « pas possible de caractériser l’impact spécifique du rejet de l’usine », selon elle. Pas assez de poissons pêchés, pas assez d’espèces différentes et des zones de prélèvement trop restreintes, estime l’Anses, qui recommande de « nouvelles campagnes de pêche », afin de déterminer « l’étendue et l’ampleur de l’impact » des rejets.

Au vu de l’étude, la ministre décide de suspendre sine die l’enquête publique, qui devait débuter le 20 avril, et demande à Alteo, dans un communiqué, des études complémentaires.

Alteo riposte dans son propre communiqué: « ce que l’ANSES considère comme étant des +lacunes+ n’est qu’une lacune par rapport à sa démarche statistique », estime-t-il.

Joint par l’AFP, Eric Duchenne précise: l’ANSES et Alteo ont des « approches différentes »: « nous avons réalisé une étude d’interprétation de l’état des milieux », un travail « très codifié ». Tandis que l’agence s’est intéressée au « risque sanitaire encouru par certains groupes de population qui mangeraient du poissons pêchés à proximité ».

Alteo va-t-il lancer des études complémentaires ? La société « attend » des demandes précises de la préfecture, répond le dirigeant.

Les adversaires des rejets ont saisi la balle du rapport de l’ANSES au bond pour demander une nouvelle fois l’arrêt total des rejets.

« On ne peut pas être d’accord avec les études qu’ils produisent et qui assurent qu’il n’y a aucun problème », regrette Gérard Carrodano, un des représentants des pêcheurs, après une réunion avec Alteo : « avant, la canyon c’était un poumon, maintenant, c’est la lune ».

© AFP

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