Fukushima : l’utopie du désastre

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Toyo Ito maison pour tous

Maison pour tous Rikuzentakata © Naoya Hatakeyama

Quels projets architecturaux pour vivre ensemble après le tsunami ? L’architecte japonais Toyo Ito, prix Pritzker 2013 (l’équivalent du prix Nobel en architecture) propose des « Maisons pour tous » qui permettent aux habitants de se retrouver.

Comment reconstruire la ville après le tsunami ? Comme gérer la situation d’urgence mais aussi comment vivre dans des logements provisoires construits à la hâte après la catastrophe et qui s’éternisent ? L’architecte Japonais Toyo Ito s’est rendu dans les régions sinistrées pour essayer de mettre son talent au service des habitants. Trois ans plus tard, il a présenté à Paris, à la Cité de l’architecture, sa démarche et le livre qu’il vient de publier à ce sujet.

Que faire donc ? Dans la région particulièrement dévastée Rikuzen Takada, Toyo Ito raconte que le premier réflexe des autorités a été de construire un mur contre le tsunami. Une immense digue de 12 mètres de haut, une sorte de pyramide accompagnée d’une élévation de 5 mètre du terrain sur toute l’étendue de la ville. Un projet pharaonique qui nécessite des quantités immenses de terre et de béton, donc. Sans compter qu’il faudra attendre 5 ans avant de pouvoir construire les premières nouvelles maisons. Soit autant de temps dans les logements provisoires pour la population.

Ito propose des projets innovants, plus souples. Il invente de grands tertres, crée à l’arrière d’une digue les gradins d’un stade… Mais les administrations refusent. Elles veulent quelque chose de plus rassurant, d’une certaine manière.

Alors, s’il faut changer d’échelle, Ito réfléchit à comment aider les populations qui vont devoir rester dans ces maisons provisoires encore plusieurs années.

Il s’associe à trois plus jeunes architectes japonais et invente le concept de « Maison pour tous » : des lieux de rassemblement destinés à ceux qui vivent dans des logements provisoires après avoir perdu leur maison, leurs proches et leurs repères. Il est venu lundi 7 avril à Paris pour présenter cette initiative, couronnée du Lion d’or de la Biennale d’architecture de Venise en 2012.

L’une des architectes associés, Kiumiko Inui, raconte : “ Immédiatement après tremblement de terre de Kanto, [le plus dévastateur du XXe siècle au Japon, en 1923], des personnes qui ne se parlaient pas auparavant se sont rapprochées. Avec la crise, elles se sont mises à communiquer ; elles ont partagé – pendent un court moment – comme un esprit commun. Nous avons voulons recréer cette utopie du désastre. Nous avons voulu construire des maisons collectives pour que les gens puissent se retrouver : des maisons pour tous. »

Après la catastrophe, les gens ont été relogés dans des maisons transitoires, exiguës, qui empêchent l’intimité et les relations sociales traditionnelles, notamment parce qu’elles ne possèdent pas ces espèces de jardins traditionnels, interfaces entre l’intérieur et l’extérieur : les engawa, qui sont des espaces de sociabilité.

En discutant avec les habitants, les architectes ont entendu ce besoin d’un lieu pour retisser du lien. C’est l’esprit des Maisons pour tous, qui fonctionnent comme des maisons communes construites au milieu des cahutes provisoires. Les architectes sont partis des demandes des populations, pour construire des maisons pour les gens et pas seulement pour eux-mêmes ou leurs collègues architectes.

Cela s’est traduit jusque dans les choix architecturaux les plus élémentaires. Ainsi, les architectes contemporains n’aiment généralement pas les toits pentus des maisons traditionnelles. Ils préfèrent des toits plats. Mais pour les gens, ce toit pentu était important, il symbolisait la maison, le foyer, par opposition au logement d’urgence. Les architectes en ont donc fait. Les architectes ont également favorisé le matériau bois, qui libère cette odeur que les gens aiment – à la différence des préfabriqués. Et qui, encore une fois, évoque une vraie maison plutôt qu’un logement provisoire.

Plus généralement, à l’inverse des grands projets de digues qui s’opposent à la mer et qui ferment l’horizon, les architectes n’ont pas voulu que les éléments naturels soient considérés comme des ennemis. Au contraire. Ils ont fait des maisons ouvertes sur l’extérieur.

Aujourd’hui il existe 10 maisons pour tous. Trois autres sont en construction. L’une d’entre elles a été financée grâce à une souscription du magazine français Zoom Japon.

 

Olivier Blond
La conférence de Toyo Ito s’est tenue à la Cité de l’architecture

La citation de Kiumiko Inui est une retranscription approximative de son interview dans le film présenté lors de la conférence: L’Utopie du désastre, de Richard Copans, 26 min,

Le livre est de Toyo Ito : « L’architecture du jour d’après » est disponible aux Editions des Impressions nouvelles

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