Ch’ti Fox Days : tensions autour d’un weekend de battues au renard dans le Nord

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Renard roux © AFP PHOTO/GLYN KIRK

Renard roux © AFP PHOTO/GLYN KIRK

Samedi dernier s’est tenue à Lille une manifestation pour protester contre les « Ch’ti Fox Days » : une opération de « régulation » des populations de renards organisée par la Fédération de la chasse du Nord pendant une semaine à compter d’aujourd’hui, avec un point d’orgue les 22 et 23 février. La manifestation lilloise, organisée par l’ASPAS (Association pour la protection des animaux sauvages), a rassemblé 750 personnes selon la préfecture, 1500  selon les organisateurs. Dans une ambiance bon enfant, les manifestants ont déambulé dans les rues avec des t-shirts oranges et des masques de renards  pour dénoncer ce qui selon eux n’est pas de « la régulation », mais « un massacre », « une extermination ». Ils ont remis à la préfecture une pétition ayant recueilli 38600 signatures.

6500 renards tués en 2013

L’évènement, qui n’a pas d’équivalent en France, n’est pas nouveau. « La Fédération des chasseurs a repris le flambeau de l’Association des piégeurs du Nord (Apanga) qui organisait l’évènement depuis 5 ans. », explique Quentin Lecœuvre, porte-parole de la Fédération de la chasse du Nord.

Piègeage d'un renard   © Grégory SMELLINCKX / LPO

Piègeage d’un renard © Grégory SMELLINCKX / LPO

L’année dernière, 6500 renards ont été tués, par divers moyens : déterrages, tirs au fusil, piégeages. L’évènement n’avait jusqu’à présent fait l’objet d’aucune campagne de communication. Cette année, le titre accrocheur et l’appel de tout le monde de la chasse à participer – chasseurs, déterreurs, piégeurs et louvetiers – a déclenché la tempête. « C’est juste un accent qui est mis sur la chasse du renard pour ce weekend du 22 et 23 février, et en aucun cas une dissémination de l’espèce ou un massacre comme on a pu l’entendre. », explique Quentin Lecœuvre. « En moyenne, 6000 renards sont tués chaque année dans le Nord, ce qui prouve la bonne santé de leur population », s’est défendu Jean-Marc Dujardin, président de la Fédération de la chasse du Nord.

Les associations animales dénoncent pourtant la brutalité des méthodes employées. Yann Godeau, président de la LPO Nord, témoigne : « J’ai déjà vu des renards dont la patte était attrapée dans des pièges à lacet et qui se la rongeaient pour tenter de s’échapper. Quant au déterrage, cette technique consiste à coincer les familles de renards dans leur terrier et à les déterrer à l’aide des chiens, de pelles, de pioches, de coups de bâtons… Peut importe qu’il y ait des renardeaux, des femelles portantes…toute la famille y passe. »

« L’organisation de cette battue ternit l’image des chasseurs », estime Sébastien Torro, l’un des manifestants de samedi. Il explique qu’il n’était pas contre la chasse à la base mais « qu’avec cet évènement les chasseurs remettent en cause leur rôle de régulateur. C’est purement du loisir, sans aucune prise en compte de la situation des écosystèmes. »

Animal nuisible?

L’évènement ravive le débat sur le statut du goupil. Un arrêté de 1987 autorise la chasse du renard  de juin à février en tant qu’espèce gibier. Il est en plus classé nuisible depuis des décennies à l’échelle nationale, par un décret régulièrement renouvelé. A ce titre, il peut être chassé toute l’année. En cause : sa réputation de mangeur de volailles qui lui colle à la peau depuis toujours. « Il fait de gros dégâts dans les élevages agricoles et avicoles.», assure Jean-Marc Dujardin. Yann Godeau n’est pas du même avis : « Cette accusation avait son sens historiquement, quand les volailles étaient laissées libres sans trop de protection. Mais cela n’a plus cours aujourd’hui, les volailles sont enfermées la nuit et totalement inaccessibles. »

Manifestation à Lille contre les Ch'ti Fox Days, samedi 15 février ©ASPAS

Manifestation à Lille contre les Ch’ti Fox Days, samedi 15 février ©ASPAS

L’animal est également accusé d’être porteur de l’échinococcose, une maladie infectieuse qui se développe dans le foie. Dans une lettre adressée au préfet pour lui demander d’interdire l’évènement, les associations animales dénoncent : « Depuis que la rage a totalement disparu en 2001, suite à la campagne de vaccination, les chasseurs ont curieusement mis en avant une maladie existante depuis très longtemps : l’échinococcose alvéolaire. Comme cela a été prouvé avec la rage, tuer les renards ne lutte pas contre l’échinococcose, mais favorise sa propagation. »

Les naturalistes parlent au contraire du goupil comme d’un «véritable auxiliaire de l’agriculture ». « Le renard consomme des petits rongeurs, en particulier du campagnol roussâtre qu’on trouve abondamment dans la région et qui se reproduit à une vitesse folle », explique Jean-Marc Valet, directeur de  l’Observatoire de la Biodiversité du Nord-Pas-de-Calais. Il joue donc un rôle crucial dans la régulation des populations de rongeurs « qui causent d’importants dégâts dans les pâturages», poursuit Yann Godeau. Pour cette raison, le renard a d’ailleurs été déclassé de la liste des nuisibles dans certaines communes de neuf départements français.

Avec leur lettre, les associations animales espéraient que le préfet fasse de même dans le Nord. « Qu’il soit chassable uniquement de juin à février en tant qu’espèce gibier – et uniquement chassé et non piégé ou déterré – ce serait déjà un grand progrès. », estime Yann Godeau.

La battue aura bien lieu

Les associations animales n’ont pas eu gain de cause : « Le préfet nous a répondu que c’était un évènement privé et que dans le mesure où il ne causait pas de trouble à l’ordre public, il n’y avait pas lieu de l’interdire », explique Yann Godeau. A l’approche des municipales, cette décision ne semble pas le surprendre, étant donné la puissance de la Fédération de la chasse dans le Nord : elle rassemble 24000 adhérents.

Pour autant, Dominique Bur, préfet de la région du Nord – Pas-de-Calais, « ne cautionne pas cette opération et son caractère festif », peut-on lire dans Le Monde« Ils n’ont pas mon aval, je le leur ai dit et je veillerai à l’application stricte des règles en particulier pour les tirs de nuit », déclare-t-il.

Les dernières semaines, la polémique s’est envenimée des deux côtés. Jean-Marc Dujardin témoigne avoir reçu « de nombreux messages diffamatoires ». Quant à Yann Godeau, sa voiture et sa maison ont été taguées et des menaces de mort lui ont été adressées.

Yann Godeau regrette que face aux nombreuses oppositions, la Fédération de la chasse du Nord n’ait pas annulé l’évènement, « cela aurait  pu être l’amorce d’un dialogue sur le statut du renard», estime-t-il.

Hélène Gélot

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