Pourquoi sommes-nous sourds aux alertes des climatologues ?

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Embouteillages et pollution le 21 novembre 2012 à Pékin
© AFP/Archives Wang Zhao

Paris (AFP) – La Terre se réchauffe et pourtant nous continuons à brûler toujours plus de charbon et de pétrole : psychologues, sociologues et experts de l’opinion tentent aujourd’hui de comprendre pourquoi nos sociétés semblent rester sourdes aux alertes toujours plus précises des climatologues.

Une mécanique terrestre complexe, une crise économique chassant les considérations écologiques mais aussi des ressorts intimes favorisant parfois le déni : des experts réunis mardi à Paris par l’association « Météo et climat » ont dressé le portrait de citoyens tiraillés, souvent conscients de l’enjeu du réchauffement climatique mais impuissants.

Le réchauffement, « ce n’est pas le premier problème des gens », rappelle ainsi Daniel Boy, directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences-Po, qui réalise chaque année pour l’Ademe un baromètre sur les Français et l’effet de serre. L’enquête 2013 place plus que jamais l’emploi et le pouvoir d’achat loin devant les questions d’environnement, selon des résultats présentés mardi.

Parmi les sujets environnementaux, le changement climatique, qui était largement en tête entre 2007 et 2009, a brutalement « décroché » depuis 2010, situé désormais sur le même plan que les autres inquiétudes majeures sur la qualité de l’eau et de l’air. Une conséquence durable de l’échec du sommet de Copenhague fin 2009 et de la crise économique depuis 2008, analyse le spécialiste de l’opinion.

En 2010, les négociations internationales impliquant plus de 190 pays sous l’égide de l’ONU ont adopté l’objectif de contenir le réchauffement à 2°C, sachant que la planète s’est déjà réchauffée de 0,8°C environ depuis l’époque pré-industrielle. Mais les engagements concrets des pays placent notre planète sur une trajectoire plus proche de 4°C, selon des études récentes.

Le décalage entre les alertes toujours étayées des climatologues, réitérées fin septembre par les experts du Giec, et leur perception dans nos sociétés intéressent de plus en plus les experts du comportement, souligne Annamaria Lammel, maître de conférences en psychologie à l’Université Paris 8.

La difficulté de modifier nos comportements s’expliquerait notamment par les distances spatiales mais aussi temporelles entre ceux qui subissent le plus le changement climatique et ceux qui en sont la cause, selon cette chercheuse. Les humains ne seraient pas « équipés » pour réagir au mieux à un phénomène aussi global et dont les conséquences se mesurent à une échelle allant au-delà d’une vie. 

Surtout, selon les chercheurs, nous aurions tendance à minimiser une menace qui entre en contradiction avec d’autres intérêts comme notre mode de vie.

Sociologue ayant interrogé des collégiens du Nord et du Bas-Rhin, Sandrine Bernier a constaté que ces jeunes avaient des connaissances sur l’effet de serre et le réchauffement, mais aussi un « sentiment d’impuissance » sur l’attitude à adopter.

« Ils voient bien qu’on attend beaucoup d’eux, mais ils se sentent démunis », estime-t-elle.

« Quelque part, on leur demande de faire un effort, or ils ont parfaitement intégré le niveau de confort actuel de leurs parents, et n’ont pas envie de se priver. Certains disent : +oui, c’est important+. Mais en même temps, même quand ils sont urbains, ils estiment que rouler en voiture, c’est obligé… », ajoute-t-elle.

Chez les agriculteurs, un programme mené dans le Grand Ouest a montré que le changement climatique est « perçu » de façon plus concrète à travers des éléments comme des modifications dans les précipitations et des récoltes plus précoces, explique Philippe Merot, directeur de recherche Inra, à Rennes. Avec la mise en place de mesures « tactiques » pour y faire face à ces changements.

La climatologue Valérie Masson-Delmotte, rappelant la difficulté de rendre accessibles des informations souvent complexes sur le climat, voit dans ces travaux un encouragement à « réfléchir à la transmission des informations et aux attentes des différents acteurs ».

Son collègue Jean Jouzel, membre du bureau du Giec, insiste sur la nécessité de « remettre le problème du changement climatique au coeur des préoccupations ». « La France va accueillir la grande conférence sur le climat en 2015. Cela ne peut pas se faire dans un silence assourdissant. »

© AFP

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