Comment la France pourrait tourner le dos aux décharges

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Décharges

Un centre de stockage de déchets, le 18 mai 2010 à Lapouyade
© AFP/Archives Jean-Pierre Muller

Paris (AFP) – La France veut diviser par deux d’ici 2020 les millions de tonnes de déchets qu’elle enfouit chaque année dans ses décharges, un combat contre le gaspillage qui nécessite des investissements à la hauteur de l’objectif, s’accordent experts, industriels et écologistes.

Souvent poliment rebaptisées « centres de stockage », les décharges sont encore plus de 240 en France et engloutissent chaque année quelque 24 millions de tonnes de détritus des ménages et des entreprises, l’équivalent chaque jour du poids de six Tours Eiffel.

Malgré des progrès, c’est donc encore près d’un quart des quelques 92 millions de tonnes de déchets non dangereux générés par an en France (hors BTP et agriculture) qui finissent dans un trou, souvent sans être passées par un centre de tri.

Le gouvernement veut réduire de moitié ce chiffre en 2020 (par rapport à 2010), soit un progrès deux fois plus rapide que ces dix dernières années.

Comment l’atteindre? A l’occasion de la semaine de réduction des déchets qui s’achève ce samedi, le ministre de l’Ecologie Philippe Martin a reconnu que l’objectif était « très ambitieux ».

« L’objectif est réaliste, en tout cas atteignable. D’ici 2020? Joker », esquive Marc Cheverry, chef du service prévention et gestion des déchets à l’Ademe.

Trier davantage les déchets des entreprises, moderniser les centres de tri, collecter séparément les déchets « verts » (tontes de pelouse, tailles de haie…) ou biodégradables (restes alimentaires), étendre le tri sélectif à tous les plastiques, sans oublier de fabriquer des produits qui génèrent moins de déchets: autant de chantiers qui permettraient selon lui d’atteindre le cap fixé.

« Cela dépendra beaucoup des politiques publiques et de la capacité à accompagner les acteurs dans un effort d’investissement qui reste encore assez considérable », dit-il à l’AFP.

« Aujourd’hui, les élus disent plutôt qu’ils ont déjà fait beaucoup d’efforts, que la gestion des déchets coûte de plus en plus cher aux ménages et qu’ils ne feront pas davantage sans nouvelles sources de financement », constate l’expert, alors que s’approchent les élections municipales.

Les industriels de la propreté se montrent eux aussi partagés sur l’objectif annoncé, selon eux sans concertation. Forts de leurs propres plans pour diminuer la mise en décharge, ils jugent que le gouvernement se berce d’illusions.

L’incinérateur mal vu

« On pense qu’on peut faire 30%, mais pas 50%. A moins que le gouvernement nous dise: +on va construire 25 usines d’incinération+ », estime Vincent Le Blan, le délégué général de la fédération du secteur, la Fnade.

Suède, Danemark, Allemagne ou plus récemment le Royaume-Uni ont fait le choix de développer fortement la production d’énergie à partir des déchets, notamment pour chauffer leurs villes. Mais l’incinérateur reste mal vu en France.

Des associations comme la Cniid combattent fermement tout nouveau projet. « Dans la tête des gens, l’incinération reste l’incinération d’hier, source de scandales sanitaires majeurs », constate Matthieu Orphelin, de la Fondation Nicolas Hulot.

« Aujourd’hui, le problème, c’est que mettre en décharge est ce qu’il y a de moins cher », avance le responsable d’ONG. Environ 85 euros la tonne en décharge, 100 euros en incinération et 130 euros en recyclage.

Certains, à l’Ademe ou chez les écologistes, proposent donc de taxer davantage la mise en décharge –voire sur l’incinération– pour doper le recyclage. Un modèle qu’a notamment suivi le Royaume-Uni, qui a rapidement comblé ces dernières années son retard criant.

Mais les Britanniques ne se sont pas contentés d’un tour de vis fiscal, souligne Christophe Cros, le patron Europe de la division déchets du géant Suez Environnement: ils aussi ont lancé un programme d’investissement de plus de 30 milliards d’euros, via des partenariats public-privé subventionnés à hauteur de 20%.

Une alternative, appliquée en Allemagne, est d’interdire la mise en décharge de certains déchets (alimentaire, plastique, bois…)

Mais il faudra là aussi investir pour traiter les flux supplémentaires –et traduire l’interdiction en pratique.

La loi française dit déjà depuis 1992 que seuls peuvent aller en décharge les déchets dont on ne peut rien faire. Mais seulement aux « conditions techniques et économiques du moment », ce qui a rendu le texte peu contraignant dans les faits.

© AFP

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