Chine: colossal et risqué, un gigantesque projet hydraulique pour étancher la soif du Nord

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L’un des sites en construction du projet de diversion d’eau et de canal Sud-Nord, à Nanyang, dans la province centrale du Henan, en Chine, le 27 septembre 2013
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Gupang (Chine) (AFP) – La Chine s’est engagée dans un projet monumental destiné à puiser dans les ressources en eaux du Sud pour étancher l’inextinguible soif du Nord, au risque de soulever plus de problèmes qu’il n’en résout, selon ses détracteurs.

Le coup d’envoi de l’ambitieux complexe d’ingénierie hydraulique a été donné en 2002, mais il ne devrait être parachevé qu’après une cinquantaine d’années de travaux, pour un budget total estimé à 500 milliards de yuans (60 milliards d’euros).

L’objectif est d’ouvrir trois itinéraires distincts, depuis différents points du fleuve Yangtsé, afin de détourner chaque année, à travers 4.350 km de canaux et tunnels, quelque 45 milliards de mètres cubes d’eau vers les alentours de Pékin et le nord du pays.

Des régions où les carences en eau se font cruellement sentir: sur un cinquième du territoire, elles concentrent près de la moitié de la population et de l’économie de la 2e puissance mondiale, mais aussi les deux tiers des terres arables chinoises, selon un rapport de la Banque mondiale.

Historiquement, la Chine est passé maîtresse dans l’art des grands projets hydrauliques: le Grand Canal, qui relie la région de Shanghai à Pékin, a vu le jour il y a près de 2.500 ans, avant d’être élargi et étendu au fil des siècles.

Selon le site internet de l’actuel « projet de déviation des eaux du Sud au Nord », c’est Mao Tsé-toung, le fondateur du régime communiste, qui a eu l’idée de cette infrastructure pharaonique: « Le Sud a beaucoup d’eau; le Nord en a peu. Si c’est possible, que le Sud en prête au Nord ne devrait pas poser de difficulté », aurait observé le « Grand Timonier » en 1952.

Or, justement, les difficultés abondent. La pollution endémique peut rendre impropre l’eau acheminée; de longs tronçons non-inclinés nécessiteront une quantité très importante d’énergie pour y pomper l’eau et la faire circuler; et l’aménagement de réservoirs génère des déplacements de population.

Les risques de pollution concernent particulièrement l’itinéraire oriental, qui devrait acheminer de l’eau dès la fin de cette année depuis la province côtière du Jiangsu (Est) vers le Shandong, plus au Nord, et vers le sud de Pékin.

Conçu à partir d’un réseau très dense de voies existantes, dont le Grand Canal, il pourrait dévier des eaux chargées dès le départ en substances polluantes — malgré les assurances de contrôles renforcés des promoteurs du projet.

A Gupang, village de maisons de béton délabrées dans le Shandong, le canal bordé d’arbres offre une vue pittoresque. Mais ses habitants affirment que les eaux acheminées en juin dernier via cet itinéraire, à l’occasion d’une expérimentation d’un mois, et déversées dans le lac voisin de Dongping, étaient hautement contaminées.

« La surface de l’eau (du lac) était couverte de poissons morts, qui ont ensuite pourri et coulé », raconte Pang, un pisciculteur à la retraite.

Des fermes piscicoles familiales se retrouvent désormais sans activité. Les villageois ont indiqué qu’ils venaient tout juste de verser, comme chaque année, pour 50.000 yuans (6.000 €) d’alevins lorsque la pollution a décimé la faune du lac.

Les autorités locales ont rejeté leurs plaintes mais leur ont néanmoins accordé 5.000 yuans de compensation, leur intimant de ne pas ébruiter l’affaire. Trois pisciculteurs considérés comme des meneurs ont été arrêtés, selon les résidents.

La section centrale du projet, qui devrait commencer l’an prochain à acheminer de l’eau depuis la province du Hubei (centre) jusqu’à Pékin, a déjà entraîné le relogement d’environ 350.000 personnes.

L’agence officielle Chine nouvelle a reconnu en juillet qu’il était « peu probable » que les cinq rivières qui alimentent la principale source de cet itinéraire, le réservoir de Danjiangkou, répondent aux critères de propreté de l’eau, faute de budget pour lutter contre la pollution.

Enfin, la troisième route, l’occidentale, qui traverse le plateau tibétain et doit relier la partie supérieure du Yangtsé au Fleuve jaune, représente une gageure technique, avec des canaux à creuser dans des zones sismiques de haute montagne. Elle ne devrait pas être praticable avant 40 ans.

« C’est un projet à rallonge, extrêmement tortueux (…) Il serait plus efficace sur le long terme d’essayer de restreindre la demande d’eau plutôt que de tenter d’accroître l’offre « , estime Scott Moore, chercheur à l’université Harvard.

De fait, même si l’infrastructure tient ses promesses, l’augmentation de la demande d’eau dans un pays en pleine expansion économique pourrait rapidement rendre le projet insuffisant.

Selon la Banque mondiale, l’agriculture absorbe les deux-tiers de la consommation d’eau en Chine, avec d’importantes déperditions dues aux systèmes d’irrigation défectueux. Le reste est largement dévolu à l’industrie, qui n’en recycle que 40%, soit moitié moins que dans les pays développés.

Pour Ma Jun, un défenseur connu de l’environnement basé à Pékin, le projet n’est qu’un bouche-trou pour « gagner du temps » et trouver des solutions durables. D’ici là, « il faut espérer que ce sursis sera bien employé, car il ne durera pas longtemps », a-t-il prévenu.

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