Les littoraux : vivre avec la mer

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 Troupeau de bovins, Laguna Merin près de la Punta Magro, département de Rocha, République orientale de l’Uruguay (34°07’ S – 53°44’ O). 	Le bassin de la lagune Merin est situé sur la côte atlantique de l’Amérique du Sud, en zone tempérée ou subtropicale. Il occupe environ 6 millions d’hectares dont la moitié occidentale couvre 18 % de l’Uruguay alors que l’autre moitié se situe au Brésil. Le paysage présente un relief de douces ondulations, de vastes plaines en prairie et en marais. Le climat y est subtropical et les précipitations atteignent entre 1 200 et 1 500 mm par an. C’est l’un des écosystèmes les plus riches du pays en diversité de faune et de flore. Immense lac d’eau douce d’environ 4 000 km2, la lagune Merin possède une importance écologique fondamentale. La survie de millions d’oiseaux migrateurs dépend de la conservation de ces marais qui font partie des quinze principales voies migratoires de la planète. Ces prairies dotées d’une riche biodiversité n’ont été perturbées pendant longtemps que par le pâturage du bétail des ranchs, mais ces vingt dernières années, les atteintes à l’environnement ont pris une autre ampleur avec le développement de la riziculture. En un siècle, la moitié des zones humides de la planète a été asséchée.

Aujourd’hui, plus de 50% de la population mondiale vit à moins de 100 km des côtes. D’ici 2035, ce pourrait être 75 %. Cette concentration en bord de mer signe la relation très particulière que l’espèce humaine a tissé avec l’océan. Mais elle entraîne aussi une très grande pression sur le milieu.

Des littoraux attractifs

De plus en plus de personnes s’installent sur les côtes. Même si les mécanismes socio-économiques sont variés, la tendance est générale. Elle n’est pas récente non plus. Le peuplement côtier comme l’émergence de villes en littoral traverse les âges : avec les villes méditerranéennes de l’Antiquité : Athènes, Rome, Carthage ou celles de l’âge classique : Venise, Londres, Constantinople/Istamboul ou Séville. Pour ne citer qu’elles. En Amérique, en Asie et en Afrique, la colonisation a entraîné le développement de grandes villes sur les côtes. New York, Hong Kong ou Le Cap, par exemple, sont des villes relativement récentes. Aujourd’hui, le développement économique de l’Asie propulse les villes côtières de Chine, de Corée ou du Japon en tête des métropoles mondiales.

En France, les communes littorales abritent environ une personne sur 10 pour seulement 4 % du territoire et la densité (281 habitants/km2) y est deux fois et demie supérieure à la moyenne métropolitaine. Aux Etats-Unis, plus de la moitié de la population vit dans des régions côtières, avec une densité 3 fois supérieure à la moyenne nationale (300 habitants/km2). Et les populations côtières des USA ont augmenté de 28 % entre 1980 et 2003, soit 33 millions de personnes supplémentaires.

Les grands deltas du Nil, du Mékong ou du Gange sont parmi les zones les plus densément peuplées du monde.

Les raisons de cette concentration sont multiples. Il y a l’histoire, donc. Mais l’ouverture vers l’océan permet la pêche, facilite le commerce. Parfois, elle ouvre la porte à des activités d’exploitation off-shore. D’autres fois, elle suscite des installations militaires. De plus en plus souvent, elle bénéfice d’un afflux de touristes ou de plaisanciers. Toutes ces activités assurent des emplois, des revenus ou tout simplement de quoi subvenir à ses besoins. Mais il n’y a pas que cela. Les littoraux sont attractifs en raison du cadre de vie qu’ils offrent à leurs habitants. Et s’il est difficile d’attribuer une raison précise à cela, les enquêtes d’opinion montrent que habitants des côtes sont plus heureux et en meilleure santé que ceux de l’intérieur des terres.

Gagner du terrain sur la mer

La demande est forte et la place manque. C’est pourquoi certains pays ont gagné des terres sur la mer. L’idée n’est pas récente : les Pays-Bas ont créé les polders grâce au drainage des eaux, à l’établissement de digues de protection. Ainsi, la majeure partie du pays se situe désormais sous le niveau de la mer. En Europe occidentale, ce sont 15 000 km2 de polders qui ont été gagnés sur la mer depuis le XVIIe siècle. Dorénavant, de nombreux pays recourent à ces techniques : Dubai, Singapour, le Japon, etc.

La richesse des côtes

L’industrie de la pêche et de l’aquaculture est évidemment tributaire d’une installation côtière. Elle a généré 106 milliards de dollars en 2008 et donné un travail à 540 millions de personnes. La même année, le poisson a fourni 15% de leur apport en protéine animales de 3 milliards de personnes. Dans certaines régions, la pêche se poursuit de façon ancestrale à l’aide d’embarcations et de techniques traditionnelles à peine modernisées.

Mais les pays industrialisés ont mis à flot de véritables navires-usines qui écument les mers du globe sur de longues distances et sont responsables en grande partie de la surpêche.

Il faut rappeler que partir en mer reste une activité dangereuse : chaque année quelque 24 000 pêcheurs meurent en mer.

Quant à l’aquaculture, elle fournit désormais plus de la moitié des poissons vendus dans le monde. Il existe 11 millions de fermes aquacoles dont 90 % se situent en Asie. Si la plupart des fermes asiatiques opèrent en eaux douce, celles qui sont marines sont quasi exclusivement littorales – elles font d’ailleurs peser un risque de pollution sur les côtes. Le secteur a connu une croissance de 245% entre 1992 et 2009.

Une pression accrue sur le milieu

La présence humaine croissante s’accompagne d’une artificialisation croissante des sols. Dans certaines zones, en particulier des zones touristiques, le littoral a été défiguré par les constructions. C’est le cas de la Costa Blanca espagnole – la section de côte la plus urbanisée d’Espagne avec près de 96 % de son linéaire bétonné. À cela s’ajoute, les problèmes de traitement des eaux usées, bien souvent rejetés directement dans la mer, et des déchets engendrés par l’afflux des touristes.

Le besoin de terres, tant pour cultiver que pour s’établir, est particulièrement néfaste pour des écosystèmes côtiers particulièrement fragiles et importants : les zones humides. Le terme désigne tout un ensemble d’écosystèmes plus ou moins marécageux et extrêmement précieux pour la biodiversité. Ce sont les mangroves, les marais côtiers, les dunes, les lagunes et estuaires,… En France métropolitaine, les zones humides abritent 25 % de la biodiversité, mais elles sont parmi les écosystèmes qui ont le plus régressé : -67 % au XXe siècle!

Mangroves

A l’échelle mondiale, les mangroves, ces forêts côtières si particulières, forment l’un des milieux qui a le plus régressé au XXe siècle : elles ont perdu le quart de leur surface en moins de 20 ans, soit 3,6 millions d’hectares, principalement en Asie. Le phénomène connaît plusieurs causes. Le premier est l’urbanisation. Le second est le tourisme, qui dans les zones tropicales incite les locaux à transformer ces zones parfois peu hospitalières, boueuses et infestées de moustique, en plages sur lesquelles on pourra construire des hôtels. Enfin, la croissance de l’aquaculture est impliquée. L’extension des élevages de crevettes en eaux chaudes participe de la destruction des mangroves. Les racines des palétuviers – arbres essentiel de ces écosystèmes- sont souvent arrachés au bulldozer sur des hectares pour faire la place à des fermes aquacoles…

Une protection vitale

Si les zones côtières sont menacées par l’Homme, elles sont très exposés aux risques naturels. Le Tsunami de décembre 2004 dans l’Océan Indien (200 000 morts), celui de Fukushima en mars 2011 (20 000 morts), la tempête Katrina à la Nouvelle-Orléans en 2005 (1800 morts) ou encore Xynthia en France en 2010 l’ont montré récemment.

Or, les écosystèmes côtiers jouent naturellement un rôle de protection. Les mangroves, en particulier, amortissent les effets dévastateurs des tempêtes tropicales ou des tsunamis. Les régions qui comptent le plus de mangrove ont ainsi subi moins de pertes que les autres pendant le tsunami de 2004. A elles seules, elles ne suffisent pas, d’autant plus que la concentration croissante de la population augmente l’exposition aux risques et les dommages en cas de catastrophes.

Montée des eaux

Si les catastrophes naturelles sont ponctuelles, l’érosion des côtes prend du temps et voit la mer reprendre progressivement du terrain sur le littoral. Avec la fonte des glaces du Groenland, la montée des eaux, conséquence du changement climatique, pourrait atteindre entre 6 et 7 mètres à la fin du siècle. Une situation catastrophique pour de nombreuses régions : une partie importante de la population mondiale vie sur les côtes. C’est le cas des habitants des micro-états du Pacifique dont certains, comme à Tuvalu, sont immédiatement menacés. Mais c’est également le cas des habitants de grandes métropoles comme New York ou Shanghai. Au Bangladesh, la moitié de la population vit dans des zones situées à moins de 5 mètres au-dessus du niveau de la mer. Différents scénarii prévoient qu’environ 20% de son territoire s’enfoncera sous les eaux et 20 à 40 millions d’habitants seront déplacés. En Afrique, la Convention Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) estime que «près de 30% des infrastructures côtières seraient à risque», et le nombre d’Africains menacés par les inondations «passera de 1 million en 1990 à 70 millions en 2080»..

Tuvalu

L’état de Tuvalu est le symbole de cette situation. Composé de neuf atolls coralliens, dont le point culminant est situé à 5 mètres de hauteur, peuplée d’une dizaine de milliers d’habitants, Tuvalu est menacé par la montée des eaux. Selon les experts, il pourrait disparaître d’ici 2050. Les représentants de Tuvalu ont commencé à envisager l’émigration de leurs habitants. Ils ont demandé des visas à l’Australie, qui les a refusés, et à la Nouvelle-Zélande, qui a accepté d’accueillir certains tuvaliens sous certaines conditions. Toujours dans le Pacifique, les 1500 habitants de l’île de Carteret (Papouasie-Nouvelle-Guinée) ont été commencé leur évacuation en 2009. D’autres îles commencent à envisager de déplacer leur population. Selon des chiffres controversés, le nombre de réfugiés climatiques pourrait atteindre plusieurs centaines de millions.

Des espaces à préserver

Face aux différentes menaces qui pèsent sur eux, les littoraux doivent être protégés. La France a mis en place, dès 1975, un établissement public chargé d’acquérir des terrains afin de les soustraire à la pression immobilière, à l’urbanisation et de s’assurer qu’ils conservent leur état naturel et sauvage : le Conservatoire national du littoral. Une fois acquis, les terrains deviennent inaliénables et sont confiés en gestion aux communes ou à des associations comme le WWF ou la ligue de protection des oiseaux. Grâce à ce dispositif, plus de 12% des rivages français sont protégés soit 1200 kilomètres de côte, pour une superficie de 150 000 hectares. L’objectif à terme serait d’avoir un tiers du littoral « sauvage » en 2050.

La protection des côtes passe également par des conventions internationales, des lois et des agences gouvernementales. Ainsi, la convention de Ramsar, qui visait en 1971 la protection des oiseaux migrateurs, a évolué pour protéger ces écosystèmes particuliers. Plus de 1950 sites sont inscrits à cette convention : les littoraux avec des étendues d’eau marine dont la profondeur à marée basse n’excède pas six mètres en font partie, les tourbières, les marais, les mangroves et les récifs coralliens. Ainsi, aujourd’hui ce sont plus de 190 millions d’hectares qui sont protégés.

Eco-tourisme

L’Etat n’est pas le seul à pouvoir intervenir. Le développement de l’écotourisme offre une incitation économique à protéger les espaces naturels, dont les côtes et les zones littorales. Ainsi, pour ne citer que cet exemple, près de 13 millions de personnes sont allées observer les baleines et les dauphins en 2008. Cette activité a rapporté près de 2,1 milliards de dollars et employé 13 000 personnes dans le monde. Elle incite les communautés locales à préserver la biodiversité.

Changement climatique

Ce genre d’initiatives peut être efficace face à des menaces locales. Mais pour ce qui est de faire face à la montée des eaux, il est évident que des efforts localisés resteront peu efficaces. Seule une prise de conscience globale et une diminution drastique de nos émissions de gaz à effet de serre pourront apporter une solution. Pour l’instant, la communauté internationale n’a pas montré qu’elle y était prête.

S’adapter au jour d’après

La faiblesse des nos réactions face au changement climatique fait qu’une montée conséquente du niveau des mers est inévitable. Par ailleurs, les propriétés physiques de l’océan – qui possède une grande inertie thermique – font que même si nous agissons rapidement, les mers continueront de monter pendant quelques décennies.

Si on ne peut empêcher le changement climatique (les scientifiques parlent de mitigation), alors il faut se préparer à faire face à ses conséquences (le terme est adaptation). Et plus tôt nous agirons, plus cela sera facile et moins cela coutera cher (en argent ou en efforts). Il s’agit d’anticiper, donc. En général, trois options se présentent : tenir la position, s’accommoder de la montée des eaux ou bien tout simplement battre en retraite. Dans les faits, il faut souvent faire un peu des 3 en même temps : construire des digues et des barrages, reculer les bâtiments à l’intérieur des côtes, les adapter, restaurer les zones humides. Mais cette adaptation vise aussi à limiter l’impact de la montée des eaux en prévoyant des zones inondables, des assurances et de quoi maintenir l’approvisionnement en eau potable.

Là encore, ces mesures n’auront qu’une efficacité limitée si la montée des eaux prends des proportions trop importantes, c’est-à-dire si nous ne sommes pas capables d’attaquer les causes du problème, à savoir nos émissions de gaz à effet de serre.

Ce texte est extrait du livre de la Fondation GoodPlanet : « L’Homme et la mer ».

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