Le commerce international des espèces végétales

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orchidée

Les espèces végétales inscrites à la CITES sont cinq fois plus nombreuses que les espèces animales. Il ne faut donc pas les négliger. Les plantes ont pourtant cette particularité qu’elles peuvent être dupliquées à l’infini par des jardiniers. Mais c’est à l’état sauvage que les plantes sont les plus menacées, tant par la déforestation, le développement industriel, la pollution, l’agriculture, que par cueillette illégale destinée à satisfaire des collectionneurs souvent bien intentionnés mais qui font passer leur passion avant la conservation des écosystèmes.

La sensualité d’une fleur d’exception

Belle, fabuleusement complexe et généreuse, l’orchidée est l’une des fleurs les plus évoluées du monde végétal. Hors du commun et hors du temps, elle évolue dans les lieux lesplus inhospitaliers de la planète. Son incroyable résistance lui donne également un pouvoir de longévité rare.

Admirée pour sa beauté, l’orchidée montre une grande diversité et forme ainsi la plus grande famille de plantes à fleurs : environ 30 000 types d’orchidées existent à l’état sauvage. Ces fleurs, qui étaient autrefois considérées comme des plantes très difficiles à entretenir et à faire refleurir sont désormais accessibles aux amateurs et aux néophytes. Pour le prix d’un simple bouquet qui se flétrira au bout d’une semaine, il est désormais possible d’obtenir une orchidée robuste, dont les fleurs persisteront plusieurs mois, voire qui refleurira. Pourtant, de nombreuses orchidées sont menacées, en danger de disparition ou ont déjà disparu. À cause de la destruction de leur habitat et de la cueillette illégale, mais aussi en raison de la convoitise des collectionneurs.

Le commerce illégal d’orchidées

En janvier 2006, un chercheur reconnu, le docteur Sian Lim, en charge de la recherche et du développement d’une grande entreprise pharmaceutique, est arrêté. Selon The Independent, il a tenté d’importer illégalement en Grande-Bretagne de nombreux spécimens d’orchidées depuis sa Malaisie natale, dont certaines sont menacées de disparition.

Les officiers des douanes qui examinent le butin ce jour-là découvrent que 126 des fleurs confisquées appartenaient au genre sabot de Vénus (appelé en latin Paphiopedilum), des orchidées originaires pour la plupart d’Asie du Sud-Est et particulièrement recherchées. Le docteur Lim sera par la suite condamné à quatre mois de prison pour trafic de plantes. Car les Paphiopedilum sont désormais protégées par la CITES et leur commerce est interdit.

Les passionnés, à la recherche de spécimens uniques, sont ainsi à l’origine d’un commerce illégal et grandissant d’orchidées. Pour les collectionneurs, rien ne vaut une orchidée rare prélevée à l’état sauvage. Certains se rendent eux-mêmes dans les pays tropicaux pour trouver le spécimen recherché, d’autres emploient des professionnels. Les fleurs sont récoltées à l’état sauvage et sont par la suite cachées dans des valises, à l’arrière des voitures ou dans des compartiments secrets de conteneurs.

Souvent, les trafiquants déclarent les plantes sous un faux nom, l’identification d’une espèce étant très délicate pour des non-initiés. Elles rejoignent ensuite les collections privées des amateurs les plus fortunés.

Un commerce international

Les plantes possèdent cette particularité qu’elles peuvent être dupliquées par les jardiniers par bouturage, une technique simple et ancestrale qui permet la multiplication à l’identique d’un végétal en conservant le même génome pour tous ses descendants – une sorte de clonage. À partir d’une seule et même fleur, des milliers de spécimens identiques peuvent être créés.

Les pépinières modernes permettent de reproduire les températures, l’humidité et plus largement les conditions dont les orchidées ont besoin pour se développer, et peuvent ainsi les produire à grande échelle – par dizaines de millions annuellement pour les grandes entreprises du secteur.

À la recherche permanente de nouvelles espèces, les collectionneurs n’hésitent pas non plus à créer des hybrides en croisant deux espèces connues pour en créer une nouvelle. Plus de 60 000 types d’hybrides existeraient désormais dans le monde. Toutefois, cette abondance contraste avec celle des spécimens sauvages, dont certains sont d’une extrême rareté.

Ils atteignent ainsi des valeurs beaucoup plus importantes que les spécimens reproduits en laboratoire. En 2002, un collectionneur découvre sur le bord d’une route du Pérou l’espèce Phragmipedium kovachii et la fait sortir illégalement du pays pour l’identifier et lui donner son nom. Depuis, des spécimens cueillis illégalement s’échangeraient jusqu’à 10 000 dollars l’unité, alors que les spécimens reproduits en pépinière s’échangent pour quelques dizaines de dollars.

Les plantes menacées

Quand on évoque les espèces menacées,on pense rapidement aux grands mammifères, ours blancs ou pandas,par exemple. Mais il existe quantité de plantes menacées. Et pas seulement les orchidées. Cinq fois plus d’espèces végétales que d’espèces animales sont listées à la CITES.

Les pressions les plus sérieuses qui pèsent sur les plantes sont le développement industriel, la pollution de l’air et de l’eau, l’agriculture, le pâturage, la déforestation pour la production de bois et de combustibles et le braconage.

Toutes les espèces d’orchidées sont inscrites aux annexes CITES, et elles représentent à elles seules le plus grand nombre des espèces – animales ou végétales – contrôlées. Celles qui sont inscrites à l’annexe II peuvent être commercialisées, qu’elles soient d’origine sauvage ou artificielle, après obtention d’un permis. Les contrôles CITES s’appliquent aux plantes vivantes ou mortes, et à toute partie ou tout produit facilement identifiable.

Ainsi, les graines, les boutures et les feuilles des plantes peuvent également être concernées par la Convention.

Si c’est toi, c’est donc ton frère

Les espèces clonées et hybrides, identiques ou très proches physiquement et physiologiquement des espèces menacées, sont également concernées car fréquemment indiscernables des espèces récoltées dans la nature.

Mis côte à côte, le clone d’une plante, produit artificiellement, ne peut en effet être distingué d’un spécimen sauvage ; quant à l’hybride de deux plantes, il est souvent impossible de déceler s’il est le fruit d’espèces légalement ou illégalement importées.

Ainsi, en avril 2002, des inspecteurs de l’aéroport de Bangkok ont saisi un chargement d’orchidées composé de 320 spécimens (Dendrobium tenellum,Phalaenopsis schilleriana et Phaius flavus) pour lesquels un permis valable d’exportation avait été délivré.

Toutefois, le chargement contenait également 190 spécimens d’orchidées pour lesquels aucun permis n’avait été fourni (Paphiopedilum philippinense, Paphiopedilum adductum, Epigeneium treacherianum, Grammatophyllum scriptum). Cette méthode de fraude mêlant plantes licites et illicites est souvent utilisée.

Seuls des experts ou des douaniers ayant reçu une formation spéciale peuvent établir qu’une plante déclarée comme reproduite artificiellement a en fait

été prélevée dans la nature.

Il arrive même que des controverses aient lieu devant les tribunaux entre spécialistes pour savoir si les spécimens ont été prélevés dans la nature ou reproduits artificiellement ; en cas d’incertitude, le juge peut accorder le bénéfice du doute à l’accusé et le remettre en liberté.

C’est dire à quel point la lutte contre le commerce illégal d’espèces protégées passe donc par la connaissance très poussée et la formation de personnels spécialisés.

Succès en Géorgie

Le cas des orchidées ne forme qu’un exemple parmi d’autres. La Géorgie exporte ainsi près de 15 millions de bulbes de perce-neige chaque année, principalement vers la Turquie et les Pays-Bas. Prisées des collectionneurs, pour la couverture colorée qu’elles offrent aux espaces verts, les perceneige sont également recherchées par l’industrie pharmaceutique pour une molécule qu’elles contiennent, la galantamine, qui pourrait freiner la maladie d’Alzheimer en tout cas dans ses formes précoces.

Et si les perceneige ne sont pas aussi charismatiques que les orchidées, lorsqu’elles fleurissent en janvier, elles sont les seules à pouvoir être admirées, ce qui les rend irrésistibles.

La popularité de cette fleur est également liée au nombre de ses variétés – qui attire les collectionneurs : jusqu’à 1 500 espèces de perce-neige auraient été répertoriées dans le monde. Sur la Toile, un bulbe inédit de perce-neige peut s’échanger pour plus de 550 dollars. En Géorgie, la demande était devenue si importante que la plante en était menacée d’extinction.

La CITES a donc mis en place, en relation avec les autorités du pays, un projet de recensement des spécimens cultivés et sauvages, afin d’établir des niveaux durables de récolte et d’exportation et pour développer des mécanismes de contrôle limitant l’impact du commerce international sur la pérennité des stocks. Cette intervention fut un succès pour la CITES et les autorités du pays, sans lesquelles plusieurs espèces de perce-neige présentes sur le territoire se seraient probablement éteintes.

Difficulté au Mexique

Ailleurs, l’intervention de la CITES n’a pas eu le résultat escompté. Au Mexique, le crime organisé se tourne désormais vers un nouveau marché, celui des cactus. Depuis une quinzaine d’années, la demande croissante des cactophiles américains et européens a atteint une valeur annuelle estimée à plusieurs millions de dollars. Les nouvelles pratiques de jardinage, réduisant les quantités d’eau utilisées en ne plantant que des espèces résistantes en milieu aride, sont à l’origine d’une demande de plus en plus importante. Certaines espèces rares de cactus peuvent ainsi s’échanger jusqu’à 10 000 dollars.

Après le trafic de drogue et d’armes, le commerce illégal de cactus serait le troisième marché illicite le plus important de Mexico.

La plupart des espèces de cactus sont inscrites à l’annexe II de la CITES ; le commerce de leurs spécimens, prélevés dans la nature ou reproduits artificiellement, est donc autorisé sous réserve de l’obtention d’un permis.

Les contrôles et les poursuites sont cependant extrêmement rares, la police de Mexico ayant déjà beaucoup à faire avec la lutte contre les cartels de la drogue.

Au Mexique, les cactus sont donc les victimes directes du manque de temps et de moyens des forces de police. Le soutien des autorités locales est indispensable pour assurer le contrôle des législations de protection des espèces. Mais dans certaines zones en conflit ou en proie à des trafics autrement importants, la régulation du commerce de plantes est rarement la priorité des organismes de contrôle.

Les nouvelles pratiques de jardinage réduisant les quantités d’eau utilisées et recourant à des espèces résistantes en milieu aride sont à l’origine d’une demande de plus en plus importante de cactus. Certaines espèces rares de cactus peuvent ainsi s’échanger jusqu’à 10 000 dollars.

De l’utilité des collectionneurs

Si les collectionneurs sont à l’origine de nombreux trafics, la plupart d’entre eux se considèrent comme des amoureux de la nature et n’ont pas l’impression de mériter d’être assimilés aux braconniers qui tuent éléphants ou rhinocéros.

Fins connaisseurs des plantes, ils considèrent même parfois qu’ils participent à la conservation des espèces en les préservant dans leurs collections privées.

Et il est vrai que de nombreuses espèces d’orchidées éteintes à l’état sauvage continuent de survivre dans des pépinières privées. La situation est la même pour toutes les espèces de plantes prisées par les collectionneurs, orchidées, cactus, perce-neige…

Toutefois, la plupart des spécialistes, ainsi que la plupart des représentants des pays en voie de développement dont les fleurs sont natives, insistent sur le fait que celles-ci, et les orchidées en particulier, doivent être préservées dans leur état naturel, dans leur écosystème d’origine.

De plus, les collections privées qui rassemblent illégalement ces plantes constituent des collections secrètes et cachées aux yeux de tous pour le seul plaisir d’un nombre restreint. Par ailleurs, la pérennité de ces collections privées n’est pas assurée. Quel destin peuvent-elles espérer si leur propriétaire vient à s’en désintéresser ou à mourir ? La question ne se pose pas dans le cas des collections publiques.

Passionnés

Parfois, la passion des collectionneurs pousse certaines espèces de plantes au bord de l’extinction avant même, parfois, qu’elles ne puissent être répertoriées et étudiées par les chercheurs.

Pour certains, le bien privé d’une espèce rare semble prendre le dessus sur la conservation des écosystèmes entiers à l’état sauvage. Difficile, alors, de justifier cette passion qui favorise le bien privé au détriment du bien commun. Méconnu, la cueillette illégale de plantes rares pour la satisfaction d’un petit nombre est ainsi un enjeu important au regard de la conservation de ces espèces et de la biodiversité au sens large. Les conséquences qu’il pourrait engendrer sur la biodiversité doivent encourager la mise en place de mesures de protection adaptées, en collaboration avec les autorités concernées.

Pour autant, il faut rappeler que la cueillette illégale n’est qu’une des problèmes de la conservation des espèces végétales, menacées globalement par la disparition de leur habitat. Par ailleurs, il ne faudrait pas stigmatiser la communauté des jardiniers amateurs et des enthousiastes d’horticulture, qui, dans son ensemble, est très soucieuse de l’environnement. Car, dans la plupart des cas, l’élan et la passion de ces passionnés est au contraire un moteur puissant de la conservation de la biodiversité.

L’orchidée impériale de Guerlain

L’entreprise française de parfums et de cosmétiques Guerlain n’a jamais cessé d’explorer le monde pour trouver les ingrédients naturels les plus extraordinaires : rose de Damas, jasmin du Kerala, bergamote de Calabre…

Cette recherche a conduit les spécialistes de la marque dans le sud de la Chine, au coeur de la jungle du Yunnan, où ils ont découvert les propriétés d’une espèce d’orchidée à la longévité légendaire, la Vanda coerulea. Cette plante bleue donne naissance en 2006 au cosmétique Orchidée Impériale, qui devient vite un produit phare de la marque. Mais l’orchidée ne peut s’épanouir que dans une nature intacte. C’est donc au bout du monde que le parfumeur cultive et protège les orchidées dans leur milieu naturel pour obtenir des matières premières de la meilleure qualité. Il replante des milliers d’hectares de forêt pour protéger l’espèce des impacts de la déforestation et travaille avec les communautés locales pour leur offrir des alternatives aux monocultures intensives de thé en terrasses, à l’origine de la déforestation qui ravage l’équilibre biologique de cette région.

Extrait du livre « Sauvages, précieux et menacé » rédigé par la rédaction de GoodPlanet à l’occasion du quarantième anniversaire de la CITES. Soutenez-nous en achetant cet ouvrage sur Amazon.

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