Aux Philippines, la vie d’un écologiste pour une stère d’acajou

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Aux Philippines, la vie d'un écologiste pour une stère d'acajou

Le garde-forestier montre un tronc d’arbre confisqué à des bûcherons illégaux dans une forêt au nord de Manille, en août 2012 © AFP Noel Celis

NORZAGARAY (Philippines) – (AFP) – Aux Philippines, la vie d’un défenseur de l’environnement vaut moins cher qu’une once d’or ou une stère d’acajou. Et pour les garde-forestiers, le prix de l’engagement est souvent celui du sang.

L’ONG Kalikasan (« nature ») a recensé 54 assassinats de militants écologistes depuis 2011, dont 18 depuis l’entrée en fonction en 2010 du président Benigno Aquino qui avait fait de la lutte anti-corruption son principal argument de campagne.

La plupart des victimes sont des opposants à l’extraction minière tombés sous les balles des tueurs à la solde des compagnies et des élus qui leur graissent la patte avec la complicité de policiers locaux, accuse Clemente Bautista, coordinateur national de l’association.

Malgré les engagements du président Aquino, l’impunité perdure: un seul suspect, agent de sécurité dans une mine, a été arrêté en deux ans.

« Le gouvernement ne fait rien pour traduire les coupables en justice. Mais nous devons résister aux intimidations. C’est le seul moyen de faire la lumière sur les exactions », assure Clemente Bautista.

La macabre comptabilité de Kalikasan n’inclut pas le tribut des garde-forestiers à la lutte contre les bûcherons illégaux et les agriculteurs qui sacrifient des immensités vertes à la culture sur brûlis.

Vingt d’entre eux ont été assassinés depuis l’interdiction de l’abattage décrétée sur le territoire national en 2010. Le meurtrier d’une fonctionnaire a été arrêté mais les autres courent toujours, relève le porte-parole du ministère de l’Environnement, Marissa Cruz.

Les Philippines ont déjà sacrifié 90% de leurs forêts primitives sur l’autel du commerce du bois et de l’urbanisation, une tendance durable compte tenu de la pression démographique dans cette nation d’Asie du Sud-Est où 95 millions d’habitants se partagent un territoire grand comme l’Italie.

Avec plus de 53.000 espèces recensées, l’archipel fait partie d’une poignée de pays dits de la « mégadiversité » où vivent les deux tiers des espèces animales de la planète, selon le classement de l’ONG Conservation International.

Mais le pays est pauvre. Les pouvoirs publics ont peu de moyens pour lutter contre les trafics et des milliers de Philippins participent à cette économie destructrice pour tout juste subsister. Pour cela, ils sont prêts à tuer.

Alex Lesber, père de cinq enfants, est garde-forestier dans l’une des plus vastes forêts des Philippines. Il se souvient de la froide exécution d’un prêtre qui avait dénoncé des bûcherons clandestins en 2003. Ses assassins l’avaient extrait de sa chapelle avant de le poignarder et de l’abattre dans la rue.

Malgré de nombreux témoins, personne n’a jamais payé pour ce crime.

Alex Lesber fait partie d’un réseau de 2.000 gardes mal rémunérés et mal équipés. Lui porte un misérable pistolet à la ceinture.

« Dans notre boulot, il existe toujours un risque. Nous arrêtons des gens, alors forcément ils nous haïssent », explique l’homme de 49 ans en forêt d’Angat, à trois heures de route au nord de Manille.

Pour le secrétaire d’Etat à l’Environnement, Ramon Paje, les opérations contre les bûcherons illégaux devraient être assurées par l’armée. « Nous voulons l’armée sur le front plutôt que nos gardes » locaux, estime-t-il, ces derniers ne pesant pas grand-chose face aux réseaux corrompus et bien armés.

Sans compter que certains gardes, bien qu’ils s’en défendent, doivent succomber eux aussi à la tentation de l’argent, eux qui ne gagnent que 11.000 pesos par mois (environ 200 euros).

Le jeu, du coup, n’en vaut pas toujours la chandelle. « A moins qu’ils fassent beaucoup de dégâts, on les laisse tranquille », dit par exemple Alex Lesber des paysans « brûleurs ». « Je sais qu’ils n’hésiteraient pas à me tuer si j’appliquais la loi à la lettre. J’aimerais que le gouvernement nous fournisse des fusils. Ca augmenterait nos chances ».

© AFP

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