Il est temps de débattre démocratiquement de l’avenir énergétique de notre pays

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 Centrale électronucléaire de Saint-Laurent-Nouan, Loir-et-Cher, France (47°42’N - 1°35’E). © Yann Arthus-Bertrand/Altitude La France compte 59 des 443 réacteurs nucléaires du monde et en tire près de 80 % de son électricité, ce qui fait d’elle, loin derrière les États-Unis, la deuxième puissance électronucléaire du monde. Dès les années 1960, elle avait en effet opté pour le « tout nucléaire » afin de réduire sa dépendance énergétique. Aujourd’hui encore, elle soutient cette position en soulignant que le nucléaire n’émet pas de polluants dans l’atmosphère. La Chine, la Finlande et plus récemment l’Inde ont également choisi cette solution pour répondre à la demande énergétique. Celle-ci pourrait en effet croître de 60 % avant 2030. En France comme dans le monde, la plupart des réacteurs ont dépassé la moitié de leur durée de vie et le débat sur leur renouvellement est ouvert. Certains pays comme l’Allemagne et la Suède font valoir le principe de précaution et sont résolus à « sortir du nucléaire ». En 2007, 14 % de l’électricité mondiale était fournie par des centrales nucléaires. Si celles-ci ne rejettent presque pas de CO2, l’exploitation de cette énergie pose des problèmes par le caractère dangereux des déchets qu’elle produit et qu’il faudra stocker durant des milliers d’années. Par ailleurs, l’uranium se trouve en quantité limitée dans le sol. Cette source d’énergie n’est donc pas renouvelable.

Les images qui arrivent jusqu’à nous de Fukushima montrent le même monde fantomatique qu’on avait pu voir à Tchernobyl. Car 25 ans après la catastrophe ukrainienne, l’Homme reste toujours aussi impuissant face à une catastrophe nucléaire. Les efforts courageux pour limiter l’aggravation ou la propagation de la catastrophe ressemblent toujours autant à du bricolage. Et finalement, il ne reste plus qu’à définir, comme à Tchernobyl, une zone d’exclusion. Une zone interdite pour des décennies si ce n’est des siècles. Au-delà de la situation, c’est ainsi l’impuissance humaine qui est terrifiante.

Reste que la catastrophe de Fukushima montre ce que tout le monde savait mais voulait oublier : une catastrophe est toujours possible. Cela, même dans un pays aussi technologiquement avancé que le Japon du XXIe siècle.

Une technologie non maîtrisée

En fait, les accidents majeurs sont même plus fréquents que la plupart des experts ne voulaient l’imaginer. Si on estime que les quelques 450 réacteurs nucléaires ont une existence de 30 années, soit 14 000 années-réacteurs, et que 4 réacteurs sont entrés en fusion (3 à Fukushima), cela donne une probabilité d’accident majeur de 0,028. Soit 28 fois plus que prévu : les systèmes étaient prévus pour ne présenter qu’un risque de 1 pour 1 million ! Il y a quelque chose qui cloche là dedans !

La société du risque

Si on adopte un point de vue cynique, détaché, l’impact de la catastrophe sera avant tout médiatique et économique. Car pour l’instant – cela changera certainement avec le temps – la radioactivité n’a tué personne à Fukushima. En comparaison, le tsunami a tué en quelques minutes 20 000 personnes. Et si on veut poursuivre les décomptes macabres, les milliers de mineurs qui meurent dans les mines de charbon chaque année, les centaines de milliers de morts liés à la pollution atmosphérique, en grande partie liée à l’utilisation du pétrole par les voitures, paient leur tribut à notre besoin d’énergie.

Comparer des nombres de victimes n’a pas beaucoup de sens et nie la dimension humaine de chaque drame. Comme l’expliquait déjà le philosophe allemand Ulrich Beck à la suite de Tchernobyl, choisir entre des solutions « dont les risques sont qualitativement trop différents pour être aisément comparés » fait désormais partie de notre vie dans ce qu’il appelle « la société du risque. » Et cela constitue un immense un défi démocratique.

L’impact écologique

Outre la question des accidents, il faut mettre en balance, d’une part le fait le nucléaire possède l’avantage important de n’émettre que très peu de gaz à effet de serre, à un moment où le changement climatique se fait de plus en plus sentir et où les États semblent incapables de prendre les mesures importantes qui s’imposent. Et d’autre part, la question des déchets nucléaires qui reste absolument sans réponse. Ceux qui ont une durée de vie de 100 000 ans, forment un héritage bien honteux à laisser aux générations futures.

L’urgence climatique a fait se prononcer certains écologistes en faveur du nucléaire, et non des moindres. C’est par exemple le cas de James Lovelock, fondateur de l’hypothèse Gaia ou de James Hansen, le scientifique américain qui s’est engagé le plus dans la lutte contre le changement climatique. Mais ils restent très minoritaires, d’autant plus que le mouvement écologiste s’est fondé sur la lutte contre le nucléaire, que ce soit en 1971, quand 14 militants embarquent à bord d’un vieux chalutier pour empêcher les essais nucléaires américains en Alaska et fondent Greenpeace. Ou, en France, dans les années 1970, quand le mouvement écologiste s’oppose à la construction de la centrale de Fessenheim.

Un détail

D’une certaine manière, l’importance et la virulence des discussions sur le nucléaire fait partie de l’exception française. Car dans les faits, au niveau mondial, le nucléaire ne représente pas grand chose. Il ne produit que 13 % de l’électricité mondiale – et celle-ci ne correspond qu’à 7 % de l’énergie mondiale. Même si la Chine construit actuellement 26 centrales, cela ne représente que 1,9 % de sa production.

En fait, avant même Fukushima, le nucléaire avait déjà commencé de régresser : dans le monde, le nombre de nouveaux réacteurs construits était à un minimum historique avec 0 en 2008, 2 en 2009 et 5 en 2010, contre 233 réacteurs construits en 1978 au pic de la vague nucléaire.

L’exception française

En France, la situation est très particulière parce que 75% de notre électricité est d’origine nucléaire – nous avons ainsi l’énergie la plus nucléaire du monde. Mais aussi, parce, corrélativement, la France a développé une filière industrielle, « un champion industriel national », autour de ce qui est aujourd’hui Areva. Cela pose la question d’une éventuelle sortie du nucléaire de façon bien plus complexe que dans d’autres pays. L’enjeu devient également de défendre une filière industrielle, des emplois, un chiffre d’affaire, du PIB, etc. Et cela explique enfin la puissance du lobby nucléaire.

La question industrielle

Ainsi, en France, la question nucléaire n’est pas seulement une question écologique (Comment réduire les émissions de CO2 ? Que faire des déchets radioactifs ?), ce n’est pas seulement une question sociale ou politique (Veut-on accepter le risque nucléaire ?), c’est une question industrielle : comment réorienter très profondément la filière énergétique ? Et comment défendre malgré tout une entreprise majeure de l’économie nationale ? A quel coût, pour les particuliers ou la société en général (combien coûte l’électricité) ?

La question industrielle est complexe. Et les opposions fortes expliquent que chacun avance des chiffres très différent.

Difficile ainsi de se mettre d’accord sur le coût réel du kiloWatt-heure d’électricité nucléaire Les écologistes reprochent ainsi aux calculs actuels de sous-estimer les investissements publics dans la recherche et le développement, et le coût de la gestion des déchets – un coût proprement incalculable, s’il doit porter sur 100 000 ans ou plus. Cette question est pourtant essentielle, à l’heure où le coût des énergies renouvelables diminue considérablement pour, si les tendances se prolongent, rejoindre un jour celui du nucléaire.

Comparaisons

Comparaison n’est pas raison, mais Areva emploie aujourd’hui 47 000 personnes directement pour un chiffre d’affaire de 9 milliards d’euros. Le fabriquant danois d’éoliennes, leader mondial, emploie 21 000 personnes pour un chiffre d’affaire de 6,9 milliards d’euros (sans compter les emplois indirects). Même si les chiffres ne sont pas équivalents, les énergies renouvelables peuvent donc créer des emplois et de la richesse.

Ainsi, il n’est pas certain que réorienter la filière énergétique se ferait au détriment de l’emploi ou du PIB. Même si Vestas et Areva ont chacune leur histoire et qu’il n’est assurément pas facile de transformer un grand groupe.

D’autant plus qu’il faudra peut-être questionner l’idée même que le nucléaire soit une filière pleine d’avenir. La France a connu d’autres prouesses technologiques soutenues par l’État mais qui sont devenus des fiascos industriels, que ce soit le Rafale ou le Minitel. L’EPR pourrait en être un nouveau.

Sortir du nucléaire

Vient la question de comment réorienter notre production énergétique. Certains se font les avocats d’une « sortie du nucléaire » rapide et complète. En réalité, il n’est question pour personne d’éteindre les centrales du jour au lendemain. Mais plutôt d’accompagner le vieillissement du parc actuel, le développement progressif d’énergies alternatives et une politique d’économies d’énergie.

La vigueur des discussions tient à au moins deux raisons. La première est qu’un pays comme la France ne peut pas investir dans 2 directions à la fois, et donc que tous les investissements dans le nucléaire de troisième ou de quatrième génération sont autant d’investissements en moins dans les énergies renouvelables ou les économies d’énergies. La seconde, c’est que la France se situe à la croisée des chemins ou plutôt à la charnière entre deux générations de réacteurs. L’actuelle, la deuxième, arrive en fin de vie. La troisième (celle de l’EPR) ne fait que commencer la sienne. Arrêter l’EPR, cela signifie démanteler une filière ; poursuivre l’aventure de l’EPR, c’est accepter de continuer le nucléaire pour quelques décennies encore – les EPR ont une durée de vie probable de 60 ans.

Un débat absent

Malgré l’importance des risques et des questions soulevées, malgré la virulence des oppositions, le débat n’a jamais vraiment eu lieu en France. La décision de se lancer dans le nucléaire a été prise par le gouvernement sans consultation populaire. Peut-être que dans les années 50, la population aurait acquiescé à l’utilisation de cette énergie qu’elle découvrait dans les magazines scientifiques et qui semblait être inépuisable. Mais depuis, les référendums qui ont eut lieu hors de nos frontières ont tous largement désavoué le nucléaire : en Italie en 1987 et 2011, en Suède en 1979, en Autriche en 1978.

Paradoxalement, le débat a été décevant quand il a eu lieu. Lorsque la Commission nationale du débat public (présidée par Yves Mansillon qui fut directeur général de la fondation GoodPlanet) organisa deux débats sur l’EPR et sur les déchets nucléaires, en 2005-2006, le grand public n’a que très peu saisi l’occasion de s’informer et de s’exprimer. Malgré l’importance des moyens mis en œuvre seuls 3 à 4000 participants y ont participé, alors que l’on en avait compté 3 ou 4 fois plus pour des consultations sur un projet autoroutier.

L’accès à l’information

Au moins l’un des préalables à une discussion sereine manquait : l’accès à l’information.

L’industrie nucléaire entretient en effet une grande opacité sur ses pratiques, tantôt au nom du secret industriel, tantôt au nom de la sécurité – de trop nombreux documents sont classés secret défense. C’est ce secret défense qui a valu au porte-parole du Réseau sortir du nucléaire d’être placé en garde à vue et menacé de 5 ans de prison pour avoir diffusé un document montrant la vulnérabilité de l’EPR à une attaque de type 11 septembre.

C’est encore lui qui a mis à mal les débats organisés par la Commission nationale du débat public. Les principales ONG s’en sont retirées après qu’une partie d’un document de l’ONG Sortir du Nucléaire a été supprimée pour cause de secret défense.

Pourtant, les citoyens ont besoin d’un libre accès aux informations nécessaires pour se forger une opinion. Et malheureusement, la France est loin d’être exemplaire sur ce point. Le piteux traitement de l’épisode du nuage de Tchernobyl en est le témoin. Il fut d’ailleurs l’occasion de la création du premier laboratoire indépendant sur la radioactivité – le CRIIRAD.

Un débat démocratique

Au fil des années, les oppositions se sont raidies et radicalisées. Le débat est devenu impossible. De manière significative, la question nucléaire a même été exclue du Grenelle de l’environnement, qui malgré ses résultats décevants, a été un moment de concertation historique en France.

Après Fukushima, Yann Arthus-Bertrand, président de la fondation GoodPlanet, et d’autres personnalités ont appelé à un grand débat national sur ce sujet. Le mener sera difficile et nécessitera, pour le moins, un accès public à l’information, des structures d’information indépendantes et une volonté politique de la part du futur gouvernement du pays. Mais ce débat est plus que jamais nécessaire.

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