Le vent de la discorde souffle sur Sein

ile de sein

Des personnes passent devant le phare d'Ar-Men sur l'île bretonne de Sein, le 25 août 2014 © AFP Fred Tanneau

Île-de-Sein (France) (AFP) – Une guerre sourde fait rage sur la petite île bretonne de Sein, particulièrement vulnérable au changement climatique, entre partisans d’une énergie 100% verte et opposants soutenus par EDF.

« Le changement climatique fait monter le niveau de la mer et ici on est directement menacés », explique Serge Coatmeur, gardien du phare de ce petit bout de rocher posé au large de la pointe du Raz (Finistère), et sur lequel ne résident au creux de l’hiver que quelque 120 personnes.

L’homme fait partie de la quarantaine de Sénans qui veulent se passer du fioul, nécessaire au fonctionnement des groupes électrogènes de l’île. Objectif: ne plus dépendre que du vent, des courants marins et du soleil.

En 2014, « nous avons eu cinq tempêtes successives et la mer a encore grignoté de la terre », explique François Spinec, l’un des derniers pêcheurs de Sein, lui aussi favorable au projet.

L’altitude moyenne de l’île culmine à… 1,5 mètre. Pour faire face à la houle, près de trois kilomètres de digues – autant que la longueur du confetti – y ont été construites.

« On ne peut pas rester les bras croisés, on doit faire quelque chose, même si à notre échelle ça peut paraître dérisoire », plaide M. Spinec, de son regard bleu azur.

De cette prise de conscience a germé en 2008 l’idée de remplacer par une éolienne, quelques petites hydroliennes et des panneaux solaires les trois groupes électrogènes fonctionnant au fioul et dont la combustion produit du gaz carbonique (CO2), l’un des gaz à effet de serre à l’origine du réchauffement climatique.

Chaque année, ces moteurs brûlent 420.000 litres de fioul, portant le prix du KWh produit à 45 centimes, huit fois plus que son prix de vente, fixé réglementairement à 5 centimes. La différence, 450.000 euros par an, est financée via la contribution au service public de l’électricité (CSPE), une taxe prélevée au niveau national sur les factures d’électricité (entre 10 et 13% du montant de celles-ci).

Pour l’ensemble des îles dont le réseau électrique n’est pas relié au continent, comme Sein, mais également Ouessant, la Corse ou les DOM, EDF a dépensé 1,65 milliard d’euros en 2014 pour acheter du fioul (ou du charbon), soit près de 27% des recettes de la CSPE – davantage connue comme étant un soutien aux énergies renouvelables -, selon la Commission de régulation de l’énergie (CRE).

« Le fioul va être de plus en plus cher au cours des prochaines années, c’est catastrophique », souligne François Spinec, qui, avec une quarantaine de Sénans, a créé en juillet 2013 l’entreprise Ile de Sein Energies (IDSE) avec la volonté de faire de l’île un territoire alimenté à 100% par des énergies vertes, ce qui serait une première en France.

Les auteurs du projet dénoncent cependant l’opposition d’EDF, à qui la loi a confié l’exclusivité du service public de l’électricité sur les îles non raccordées au réseau électrique continental, de la production à la fourniture.

« On ne peut pas considérer qu’on s’oppose à leur projet puisqu’on n’a été saisi d’aucune demande », répond à l’AFP l’électricien, qui indique être en train de plancher, en lien avec la mairie, sur un projet d’installation d’une ou deux éoliennes, couvrant de 40 à 50% des besoins.

Mais pas davantage, car la réglementation sur les territoires insulaires limite à 30%, selon EDF, la puissance d’énergie dite intermittente (éolien, photovoltaïque…), en raison d’un risque de coupure. D’où la nécessité, selon l’électricien, de prévoir des installations de stockage d’électricité lorsque la production dépassera ce seuil.

« C’est un système mis en place par EDF et verrouillé », regrette Serge Coatmeur, qui réclame un droit à l’expérimentation, expliquant que pour soumettre le projet à EDF il faudrait réaliser des études d’un coût de 400.000 euros. « On veut avoir l’assurance qu’ils ne s’y opposeront pas avant de réaliser de telles études », abonde Patrick Saultier, ingénieur à la tête d’IDSE et à l’origine, à Plélan-le-Grand, près de Rennes, d’un des premiers parcs éoliens citoyens en France.

Une prudence qui s’explique en partie par la mésaventure récemment vécue par le groupe Quadran sur l’île de Miquelon (600 habitants), au large du Canada. Début 2014, les 10 éoliennes exploitées depuis 2000 par le groupe ont dû être démontées pour des raisons économiques, et l’île est repassée au tout thermique via des centrales au fioul.

La ferme éolienne « n’a jamais été autorisée à produire à pleine capacité », déplore Jérôme Billerey, directeur général de Quadran, dénonçant l’usage prioritaire des groupes électrogènes d’EDF, qui de son côté met en avant la « sécurité du réseau ».

« EDF craint de perdre le monopole du réseau de distribution sur les îles non connectées », juge M. Saultier, fervent défenseur des projets locaux impliquant la population, s’interrogeant sur le versement par EDF, fin 2012, d’une subvention de 25.000 euros à la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) de Sein, et cela quelques jours après l’unique rencontre entre un représentant de l’électricien et les porteurs du projet IDSE.

Un versement intervenu peu avant que l’ancien maire, Jean-Pierre Kerloc’h, très favorable au projet dans un premier temps, ne décide finalement de se rallier à EDF.

Une île 100% verte « ce n’est pas possible », assure également l’actuel maire Dominique Salvert, lors d’un bref échange avec l’AFP. « On tendra vers une énergie renouvelable le plus qu’on pourra, mais on ne sera jamais à 100%, ceux qui disent ça disent des mensonges », assure-t-il.

Ambiance… Dans les étroites ruelles de Sein, conçues pour résister aux tempêtes, les regards désormais se font fuyants. Les porteurs du projet IDSE sont persuadés du bien-fondé de leur entreprise, qui pourrait voir le jour selon eux dans le cadre du projet de loi sur la transition énergétique, récemment adopté en première lecture à l’Assemblée nationale et prochainement en débat au Sénat.

Un amendement rejeté par les députés mais qui pourrait refaire surface à la haute assemblée vise à donner aux îles non connectées de moins de 2.000 habitants – à savoir Sein, Molène, Ouessant et les Glénans (Finistère) mais aussi Chausey (Manche) – la possibilité d’opter pour un autre opérateur qu’EDF. Cet opérateur pourrait y mener des expériences alternatives en matière d’énergies vertes. Il accepterait en contrepartie les contraintes du service public, mais bénéficierait de la CSPE.

« Tous les territoires insulaires doivent avoir le droit de monter des projets d’autonomie énergétique », a récemment assuré à l’AFP la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, interrogée sur le projet IDSE. « On va regarder », a-t-elle ajouté, laissant entendre qu’elle se pencherait sur le rêve de ces insulaires de faire de leur rocher une vitrine de la transition énergétique en France, tout comme le sont devenues trois autres îles, de taille similaire, en Europe: El Hierro (Espagne), Eigg (Ecosse) et Samso (Danemark).

© AFP

 

2 commentaires

Ecrire un commentaire

    • jipebe29

     » Le changement climatique fait monter le niveau de la mer ».
    1) Que le climat soit changeant, ce n’est pas une nouveauté: il l’a toujours fait, dans l’espace et dans le temps, et il a été beaucoup plus rude pendant les périodes froides.
    2) Il n’y a plus de RC depuis 18 ans
    3) Il faudrait cesser de dire n’importe quoi sur la montée de l’océan. Les mesures du marégraphe de Brest montrent que, depuis 150 ans, le niveau est monté de 1,7mm/an et il n’y a aucune accélération, contrairement à ce que les alarmistes climatiques voudraient nous faire croire.
    http://www.sonel.org/spip.php?page=maregraphe&idStation=1736

    • Oskar Lafontaine

    Il est clair à cette lecture que le premier obstacle en France au développement des énergies renouvelables c’est EDF et le lobby immonde des polytechniciens des Mines.
    La CSPE (Contribution au service public de l’électricité) ne sert pas, comme trop de monde en est persuadé, qu’aux énergies renouvelables, mais bien à trois sources de dépenses, dont l’alimentation en électricité, aux prix pratiqués en France, des îles et des TOM-DOM, elle sert aussi, et c’est encore moins connu, à payer à EDF les factures d’électricité qui n’ont pas été honorées à EDF, par des consommateurs sans ressources.
    De plus, si EDF avait été contrainte de produire avec du nucléaire, depuis huit ans déjà, ce que les renouvelables produisent et ont produit depuis 2008 au moins, le bilan financier de l’électricien national, englué à mort dans l’électronucléaire dépassé, serait encore plus calamiteux, puisque le temps de construction d’un réacteur, bien trop long, aurait obligé à produire avec du charbon ou du gaz, importés et, ou, à importer massivement directement de l’électricité au reste de l’Europe.
    L’augmentation régulière de la CSPE prouve, d’abord que de plus en plus de foyers ne peuvent plus payer EDF et qu’ensuite les renouvelables produisent de plus en plus, puisque cette taxe n’est reversée aux propriétaires des éoliennes et panneaux solaires, dont EDF n’a pas eu ainsi à financer la construction, ce qui arrange bien ses finances et son taux d’endettement, qu’à concurrence de kilowattheures effectivement fournis au réseau.
    Rappelons que l’EPR de Flamanville, en construction depuis 2007, n’a toujours pas produit un seul petit kilowattheure, mais bien rejeté des millions de tonnes de CO² et qu’il n’est toujours pas prêt de produire du courant, mais que les déjà plus de 6 milliards d’euros engloutis dans cette construction, aberrante à plus d’un titre, grèvent lourdement les finances d’EDF, qui en répercute, sans l’individualiser pour le faire passer inaperçu, le prix sur l’électricité qu’elle nous fournit, d’où des augmentations incessantes et supérieures au taux d’inflation, et le pire de ce côté là est encore à venir. L’éolien et le solaire, en comparaison, c’est pain béni, vite installé, vite productif, sans risques, très peu de personnel, pas de combustible, pas d’uranium, pas de déchets, et au final c’est une électricité moins chère que celle du nucléaire, et chaque année qui passe, davantage encore. Ce que les allemands, qui savent compter, ont assimilé depuis longtemps déjà, d’où les fermetures, chez eux, de centrales nucléaires et la diminution de l’utilisation du lignite.Et en Allemagne, solaire et éolien sont devenus en 2014, les premiers fournisseurs d’électricité, devant la houille ou le lignite, ce qui est assez largement ignoré en France, où et à cause d’EDF, de son nucléaire d’apocalypse et de ses puissants lobbys, les possibilités en solaire et éolien sont très largement sous-exploitées..

Les plus vieux réacteurs nucléaires français prolongés de 40 à 50 ans

Lire l'article