Fred Pearce
Consultant en environnement et développement, Fred Pearce est journaliste au New Scientist, au Boston Globe, à The Independent et à The Ecologist. Il a contribué à la rédaction de rapports du WWF, de la Banque mondiale, du PNUE, de la Fédération Internationale de la Croix-Rouge… Ses dernières publications sont When the Rivers Run Dry: Water, The Defining Crisis of the Twenty-First Century (Beacon Press, 2006) et The Last Generation (Eden Project book, 2006). En 2001, il a reçu le prix BEMA du meilleur journaliste environnemental ainsi que le Peter Kent Conservation Book Award.
Regardez, il n’y a pas de trace de carbone.
11/09/2008 5:42 pm
Est-il préférable de payer plus ou moins ? Difficile à dire. En réalité, lorsque vous effectuez un achat, vous ne pouvez pas savoir si votre investissement rapportera ou non un bénéfice pour l’environnement. En effet, il faudra compter plusieurs décennies avant que la plupart des projets de compensations aient un retour sur investissement. Vous achetez en réalité des options futures de compensation.
Imaginez des plantations d’arbres sur un terrain d’environ 4 millions d’hectares. Cela représente la quasi-totalité de l’argent investi par les compensateurs volontaires jusqu’à aujourd’hui.
Lors de son lancement à Brisbane, le chasseur F1-11 a mis moins d’une seconde pour relâcher du CO2, mais il faudra à peu près trente ans pour que les arbres le réabsorbent progressivement (si tout se passe bien). Mais il est possible que cela ne se passe pas comme prévu. À l’époque, les arbres de la périphérie de Brisbane n’avaient pas résisté à la plus grande vague de sécheresse qu’ait jamais connue l’Australie en un millénaire. Nous sommes donc en droit de nous demander si les arbres servant à la compensation pourront faire face à de tels événements.
Les inquiétudes relatives aux plantations ont été amplifiées lorsque le groupe de rock Coldplay a fait la promesse de compenser les émissions engendrées par la production de son album A Rush of Blood to the Head, sorti en 2002. Le groupe a financé la plantation de 10 000 manguiers en Inde. Les comptes rendus divergent, mais un incident aurait causé la mort d’environ 4 000 arbres.
Même les projets de plantation qui remportent un franc succès ne perdurent pas. Les arbres finissent par mourir, pourrir et rejeter du carbone. En lisant attentivement les conditions des entreprises qui proposent des programmes de compensation, vous vous apercevrez que la plupart promettent de maintenir leurs forêts pendant 99 ans. Il existe une certaine logique à cela. C’est la durée moyenne nécessaire à la nature pour réabsorber une molécule de CO2 relâchée dans l’atmosphère. Aussi, l’objectif de la compensation n’est pas tant d’annuler les émissions que d’attendre que le temps fasse son travail. Au lieu de se dissoudre dans l’atmosphère au cours du siècle, la tonne de CO2 compensée réapparaîtra au siècle suivant.
Cela est problématique. Il est possible qu’à la fin du XXIIe siècle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère soit inférieure à celle d’aujourd’hui, dans ce cas le report des émissions dans le temps aura été utile. Toutefois, il est plus fortement probable que les compensations de CO2 soient relâchées dans une atmosphère déjà étouffée par le gaz, contribuant davantage au réchauffement de la planète. Les générations futures ne nous remercieront probablement pas pour nos forêts de compensation.
Il y a pire
Les projets de reforestation soulèvent d’autres problèmes. La reforestation peut assécher les sols ou relâcher du méthane, annulant les avantages du CO2 emmagasiné. En dehors des régions tropicales, le feuillage des forêts noires absorbe souvent plus de chaleur que ne peut compenser le bois qui se développe, favorisant ainsi le réchauffement de la planète. Les grands projets de forêts ont également la mauvaise réputation de générer des conflits sociaux dus à l’expulsion des populations pauvres de leur terre.
C’est peut-être la raison pour laquelle la plupart des entreprises ont abandonné les projets de plantation. Selon ces dernières, peu importent les avantages théoriques de la plantation d’arbres, les contraintes que constituent le contrôle et la vérification à long terme ainsi que les conflits potentiels sont tout simplement trop lourdes.
Quelles sont donc les autres solutions ? Pour la plupart des entreprises compensatrices, le plan B consisterait à investir dans des projets d’énergie verte tels que l’installation d’éoliennes, de panneaux solaires, d’ampoules et de cuisinières à faible consommation d’énergie. Selon Mike Buick, chargé de presse chez Climate Care : « intuitivement, il est plus beaucoup plus intéressant de financer des projets d’énergie (que des plantations de forêts), car ces projets mettent un terme à la pollution plutôt que de la reporter dans le temps. De plus, ils permettent de se détacher progressivement des carburants fossiles ».
Cependant, ces projets sont sources de dilemmes. La question de « l’intérêt » prévaut. En d’autres termes, le projet apporte-t-il une valeur ajoutée par rapport à ce qui se serait passé naturellement ? Si oui, à combien s’élève cette valeur ajoutée ?
De nombreux pays ont déjà réduit leur dépendance aux combustibles fossiles et ont, bien entendu, adopté l’efficacité énergétique. Ainsi, les compensateurs doivent prouver que leurs activités apportent une valeur ajoutée. S’ils installent des panneaux solaires dans un village indien, par exemple, ils doivent apporter la preuve que tout cela n’aurait pas eu lieu sans leur intervention. Ils doivent aussi fournir des calculs plausibles indiquant la quantité de bois et de combustibles fossiles qu’auraient dû brûler les villageois si les panneaux solaires n’avaient pas été installés.
Le problème, c’est que personne ne sait vraiment de quoi sera fait l’avenir. Même un projet dont la valeur ajoutée semble certaine peut tomber à l’eau. En 2005, par exemple, Climate Care a financé la distribution gratuite d’ampoules à faible consommation d’énergie dans un ghetto près de Cape Town, en Afrique du Sud, et a vendu les compensations équivalentes. Quelques mois plus tard, en réaction à des pannes d’électricité, une entreprise de distribution d’énergie, Eskom, a mis au point un programme d’économie d’énergie qui consistait à fournir des ampoules similaires dans le même bidonville.
J. Trexler affirme que « les désaccords sur les intérêts sont à l’origine des litiges concernant la qualité des compensations ». Il n’est pas étonnant qu’un consortium de groupes écologiques, dont WWF, ait établi un programme de validation intitulé Gold Standard, dont le but est d’évaluer rigoureusement l’intérêt d’un projet. Pourtant, alors qu’il a été officiellement introduit dans la sphère de Kyoto, la version simplifiée de ce programme n’a encore attiré que peu de candidats dans le secteur des volontaires.
Gold Standard propose un test sensé permettant de savoir si les programmes de compensation ont une orientation économique, sans tenir compte des avantages environnementaux. Si cela n’est pas le cas, alors il est fort probable que rien n’ait eu lieu sans le programme, justifiant bien la valeur ajoutée du projet. Cela signifie également que les programmes dont les intérêts sont facilement justifiables sont les plus chers et probablement les moins bons en termes de coûts/efficacité : on économisera moins de tonnes de CO2 pour chaque dollar dépensé.
Une autre approche consiste à trouver des projets qui proposent un bon rapport coûts/efficacité et qui n’attendent plus que les capitaux pour être lancés. Climate Care finance des projets d’énergie à petite échelle au sein des communautés pauvres dans les pays en développement. « Si les personnes ne disposent pas des capitaux nécessaires mais que vous injectez les vôtres dans ces projets, la question de l’intérêt est claire » affirme Mike Buick, en faisant essentiellement allusion au financement des cuisinières à faible consommation d’énergie en Inde.
Pourtant même ces projets sont controversés. De nombreux gouvernements du monde en développement s’inquiètent de la probité des pays riches qui compensent leurs émissions de carbone dans d’autres pays (il appellent ce phénomène le « CO2lonialisme »). Un jour prochain, des pays comme l’Inde, la Chine et le Brésil devront probablement se conformer à leurs propres seuils d’émissions. Ils découvriront alors que les options de compensation les plus simples et les moins chères ont déjà été utilisées par les entreprises occidentales.
C’est notamment pour cette raison que de nombreux compensateurs désirent financer des projets dans leur propre région. La logique de la valeur ajoutée y devient encore plus difficile. Le problème est le suivant : pouvez-vous revendiquer un intérêt, si vous compensez dans des pays qui sont déjà légalement tenus de réduire leurs émissions dans le cadre du protocole de Kyoto ? Non, me diriez-vous, et pourtant c’est précisément ce que font de nombreux compensateurs. CarbonNeutral, par exemple, a des projets de sylviculture au Royaume-Uni et en Allemagne et finance un parc éolien en Nouvelle-Zélande. CO2Balance, qui siège à Sommerset au Royaume-Uni, achète des terrains au Royaume–Uni et en France pour y planter des arbres. Woodland Trust finance également des plantations d’arbres au Royaume-Uni en vendant ses compensations. Le danger pourrait venir des gouvernements désireux de faire reconnaître ces compensations volontaires comme effort officiel dans la réduction des émissions requise par le protocole de Kyoto. Tout cela afin que les actions bénévoles finissent par faire le travail des actions officielles avec l’argent des particuliers qui ont investi de bonne foi.
Ces projets ne sont pas pour autant illégaux ou fallacieux. Un mécanisme appelé mise en œuvre commune est intégré dans le protocole de Kyoto, et permet aux pays signataires d’investir dans d’autres projets de compensation. Pourtant, il est difficile de garantir une valeur ajoutée pour de tels projets. Pour éviter toute confusion, certains compensateurs ne financent pas de projets dans les pays qui ont des engagements juridiques avec les objectifs de Kyoto. Climate Care a, par exemple, appelé les gouvernements qui doivent respecter les objectifs de Kyoto à ne pas inclure les projets de compensation volontaires dans leurs obligations légales.
Les efforts déployés pour convaincre de la simplicité et de l’efficacité de la compensation remettent en question la légitimité commerciale et écologique de ces programmes, et la critique semble pertinente. Les plus sceptiques clament que rien ne peut remplacer les réductions d’émissions. Selon eux, « jeter, brûler et compenser » est le pire résultat possible. En février, un groupe radical appelé London Rising Tide a investi les locaux de CarbonNeutral, accusant l’association de créer un « écran de fumée », derrière lequel les grandes entreprises pourront se cacher pour continuer à accroître leurs émissions de carbone. Ce jugement est plus d’ordre politique que scientifique (en terme climatique, une tonne de CO2 extraite de l’atmosphère est aussi bénéfique qu’une tonne de CO2 qui n’a jamais été émise), mais le groupe n’a pas tout a fait tort. Acheter une compensation implique un certain degré de certitude dont nous ne disposons pas.
Quoi qu’il en soit, le besoin de réglementations se fait pressant afin que « les personnes puissent être sûres que la voie de la compensation fait bien la différence », a déclaré David Miliband, ministre britannique de l’Environnement, tandis qu’il annonçait la mise en place de projets de surveillance pour les compensations volontaires.
Look, no carbon footprint!
New Scientist Magazine. Issue 2594, March 9th, 2007.
Fred Pearce
© New Scientist, Reed Business Information
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