George Soros
George Soros, milliardaire et philanthrope, dirige le Fond de gestion Soros et l’Institut Open Society.
Photo : © AFP PHOTO / ERIC PIERMONT
Les voyants du changement climatique sont au rouge
22/12/2010 10:54 am
Le communiqué officiel de la conférence de Cancun sur le changement climatique ne peut masquer le fait qu’il n’y aura pas de successeur au protocole de Kyoto à son expiration fin 2012. Le Japon, entre autres, s’est soustrait des efforts visant à reconduire le traité de Kyoto.
Cela pourrait sembler une mauvaise nouvelle, car cela signifie qu’un prix international du carbone ne sera pas fixé, et, sans un prix du marché, il sera difficile d’organiser efficacement la réduction des émissions de carbone. Mais les apparences sont parfois trompeuses.
L’approche globale pour s’attaquer au changement climatique est brisée mais semble laisser place à une nouvelle approche ascendante, porteuse de meilleures perspectives de succès que les pesantes négociations onusiennes.
Plutôt qu’un prix unique du carbone, cette approche ascendante devrait probablement entrainer une multiplicité de prix pour les émissions de carbone. Cette multiplicité de prix est plus appropriée à la réduction des émissions de carbone qu’un prix unique parce qu’il y a une multiplicité de secteurs et de méthodes qui produisent des courbes de coûts différentes.
Le prix du marché de quoi que se soit est toujours égal au coût marginal. Lorsqu’il y a un prix unique, les différentes courbes de coûts fusionnent en une et les projets à bas coûts ont une meilleure rentabilité. Cela rend le coût de la réduction des émissions de carbone bien plus élevé que nécessaire.
Ceci fut amplement démontré par le fonctionnement du protocole de Kyoto dans la pratique. Le système de marché du carbone qu’il a établi a généré de nombreux abus. Les anciens pays communistes, par exemple, ont gagné leurs crédits d’émissions à zéro coût pour les industries lourdes qu’ils ont du fermer et dont la vente leur a permis de récolter une moisson de bénéfices. La disparition du protocole de Kyoto ne sera donc pas une grande perte.
La même chose s’applique aux négociations prolongées entre les pays développés et ceux en développement. Les pays développés avaient promis de payer réparation pour leurs péchés passés lors du sommet de Rio en 1992 mais n’ont cessé de reporter leurs obligations en faisant durer les négociations. Les conditions cependant ont changé avec le temps : après des décennies de croissance explosive, la Chine est devenue le plus grand émetteur de carbone devant les Etats-Unis.
Les négociations prennent un ton de plus en plus irréel. Actuellement, les interrogations sur la façon dont les 100 milliards de dollars annuels seront mobilisés d’ici à 2020 par les gouvernements pour aider les pays en développement à s’attaquer au changement climatique concentrent les débats ; surtout lorsque l’on sait que même 10 milliards de dollars de fonds d’urgence ne peuvent être réunis à la hâte sans recourir à des artifices. En ne parvenant pas à progresser au delà du simple maintien du dialogue, le sommet de Cancun semble avoir laissé une impression d’inertie teintée d’une note de désespoir.
Ce n’est pas le cas. Certains pays et de manière individuelle, comme l’Allemagne, sont en train de formuler des engagements contraignants qui ne sont pas conditionnés à ce que les autres pays font, et des « coalitions de volontaires » se forment pour s’attaquer à certains secteurs spécifiques. Le partenariat REDD+ (Réduction des émissions liées la déforestation et à la dégradation des forêts), une tentative pour donner une valeur financière au carbone stocké dans les forêts, est exemplaire en la matière. Les progrès les plus importants sont maintenant réalisés là où le problème est le plus urgent : il est plus facile de préserver les forêts que de les reconstituer.
Le cas de l’Indonésie mérite une attention particulière. L’Indonésie est devenue le troisième plus important pollueur du monde, après la Chine et les Etats-Unis, parce qu’une grande part de sa forêt pousse sur des tourbières. Lorsque les arbres sont coupés et que les tourbières sont drainées, le carbone accumulé depuis des millénaires est exposé et oxydé – souvent sous la forme de feux qui enveloppent Singapour et la Malaisie dans les fumées.
Aujourd’hui, la moitié des tourbières indonésiennes sont encore intactes ; leur exposition doublerait les émissions. Le président Susilo Bambang Yudhoyono est déterminé à éviter cela et a reçu un soutien financier pour ses efforts de la part de la Norvège. L’Australie a déjà rejoint leur partenariat et d’autres devraient rapidement suivre.
Ce partenariat est révolutionnaire à plus d’un titre. Yudhoyono a mis en place un moratoire sur l’exploitation des tourbières et des forêts vierges. Une agence REDD+ sera chargée de traiter les forêts tropicales comme une ressource naturelle qui doit être préservée et reconstituée plutôt qu’exploitée et détruite. La gouvernance et la remise de l’Assistance Officielle pour le Développement (AOD) devraient aussi s’en trouver transformées.
L’agence REDD+ aura un conseil administratif national qui coordonnera les activités de toutes les unités gouvernementales concernées par les forêts tropicales, et un bureau international en charge d’autoriser et de superviser les dépenses des fonds AOD. Cela signifie que l’AOD soutiendra les institutions locales plutôt que d’administrer des projets apportés de l’extérieur.
Ces efforts peuvent servir de prototype pour assister d’autres pays comme le Guyana, où les projets de préservation forestière ne fonctionnent pas très bien. A terme, cela mènera à l’établissement d’un fonds global pour les forêts tropicales et l’aménagement agricole parce que les bénéfices de la lutte contre les émissions de carbone profitent à l’humanité dans son ensemble, pas aux pays individuellement. Ce fonds global établirait deux prix : l’un pour les économies de carbone obtenues par la reforestation et l’un pour les émissions évitées par la préservation des forêts.
Cela constituera un exemple pour les autres secteurs. De cette manière, le prix du carbone sera déterminé et la coopération internationale établie du bas vers le haut, sur une base sectorielle fondée sur des résultats démontrés.
Donc, malgré l’idée répandue à propos de l’agenda du changement climatique qui serait à l’arrêt, il subsiste encore un espoir. Mais réaliser cet espoir nécessite de garder le rythme avec le réchauffement de la planète, et cela signifie d’agir plus rapidement pour établir ce prix – ou ces prix – pou les émissions de carbone.
Les voyants du changement climatique sont au rouge
par George Soros
Copyright: Project Syndicate, 2010.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats
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