Rakesh Mani
Rakesh Mani, ancien banquier d’investissement, est membre du programme d’enseignement Teach for India.
Un pays d’hommes
18/08/2011 12:12 pm
Dans son recueil de nouvelles Hommes sans femmes, Ernest Hemingway a dépeint les difficiles relations entre les sexes. Dans une nouvelle particulièrement émouvante, un jeune homme convainc son amie de se faire avorter parce qu’il considère l’enfant à naître comme un bouleversement du statu quo. La femme, déçue, finit par céder.
Cette nouvelle, publiée il y a plus de 80 ans, reste d’actualité en Inde aujourd’hui, où les fotus de sexe féminin sont exposés à de nombreux risques. Selon le recensement de 2011, le rapport entre les filles et les garçons est passé de 927 à 914 filles pour 1000 garçons, le taux le plus bas depuis 60 ans. Ce rapport est particulièrement inquiétant dans les États du nord de l’Inde : seul l’Himachal Pradesh a un taux de plus de 900 filles pour 1000 garçons.
Bien que les échographies indiquant le sexe du bébé aux parents soient interdites, elles sont couramment utilisées en Inde pour décider de l’avortement d’un nombre incroyablement élevé de fotus sains de sexe féminin. Des questions se posent également concernant les pratiques légales. La génitoplastie – une opération de changement de sexe sur des nouveaux-nés féminins – est une pratique naissante, et profondément troublante, en Inde.
Il n’y a qu’un mot pour qualifier ces pratiques : l’infanticide des filles. Si rien n’est fait, la prochaine génération d’hommes indiens sera confrontée à une sévère pénurie de femmes.
Les couples indiens ont une préférence culturelle marquée, proche de l’obsession, pour des fils sur des filles – malgré les progrès importants obtenus par les femmes aux plans de l’éducation et des revenus au cours des dernières décennies. Mais l’éducation et le revenu n’influent en rien sur ces pratiques – en fait, les villes indiennes les plus prospères sont aussi celles où ces pratiques sont les plus répandues. Aussi dérangeante que soit cette possibilité, le véritable coupable pourrait être la culture et la tradition indiennes mêmes.
Le coût et les pressions liés au système de la dot, et le fait que dans la plupart des familles seuls les fils héritent, contribuent à ce favoritisme. La coutume qui veut que les fils vivent avec leurs parents, même mariés, et prennent soin d’eux dans leurs vieux jours, joue également un rôle important. Les filles, qui vivent avec leurs beaux-parents après le mariage sont considérées comme amanat – la propriété de quelqu’un d’autre. En d’autres termes, les fils représentent un investissement et les filles une dépense.
Auparavant, lorsque les familles comptaient souvent de 5 à 10 enfants, ces procédés n’avaient pas les mêmes conséquences. Le nombre de filles et de garçons s’équilibrait souvent. Mais dans les familles plus modestes actuelles, avoir deux filles ou deux garçons influe sur tous les aspects de la vie, de la planification financière aux préparatifs en vue de la vieillesse.
Il a souvent été dit que les femmes indiennes devraient tenir tête à leur famille et refuser d’avorter leurs filles. Mais les femmes indiennes veulent elles aussi des enfants mâles. Contrairement au personnage de Hemingway, elles sont souvent tout à fait prêtes à avorter d’un fotus féminin et tenter d’avoir un garçon. L’écrivain Salman Rushdie a un jour demandé aux partisans de l’avortement : « Que faut-il faire lorsqu’une femme utilise son droit à faire ce qu’elle veut de son corps pour opérer une discrimination contre les foetus féminins ? ».
Cette situation soulève d’autres questions à propos de la pénurie importante de femmes. Les femmes seront-elles chéries et soignées ? Ou la prédominance des hommes se traduira-t-elle par davantage de marchandisation des femmes à marier, de violences sexuelles et de suicides des femmes ?
Niall Ferguson, un historien britannique, cite des spécialistes qui attribuent l’expansion impérialiste du Japon après 1914 à une poussée démographique masculine et qui lient également l’émergence de l’extrémisme islamiste à une poussée démographique masculine dans les pays islamiques. « Il est possible que la prochaine génération d’hommes asiatiques en manque de femmes trouvent des échappatoires innocents à leur inévitable frustration, comme les sports d’équipe et les jeux vidéo. Mais j’en doute », écrit-il. Il nous met en garde contre la probabilité que la prochaine génération « remplace un nationalisme virulent par un militarisme machiste ou même par l’impérialisme ».
Il n’existe malheureusement pas de remède immédiat. Sauver nos filles implique de modifier certaines traditions, attitudes et conventions familiales de la société indienne, et il n’y a aucun moyen simple d’y parvenir. Des mesures législatives ne suffiront pas à elles seules, parce que la tradition a force de loi. La religion hindoue prévoit par exemple qu’une femme a droit à une part égale de l’héritage de ses parents, mais rares sont les femmes à exercer ce droit. Les normes culturelles leur imposent de penser qu’elles ne peuvent hériter au même titre que leurs frères.
Il n’en reste pas moins que l’Inde doit se doter de nouvelles lois – directes et applicables – qui pénalisent les pratiques culturelles encourageant les traditions destructrices. Le gouvernement pourrait par exemple imposer un plafond aux dépenses des cérémonies de mariage, en général les dépenses les plus importantes encourues par un père pour sa fille. Si ces frais sont limités, il pourrait choisir de la dédommager autrement – éventuellement en lui donnant une part d’héritage plus importante. Cette pratique deviendrait graduellement la norme et la tradition serait modifiée en conséquence. (Il est intéressant de noter que l’État du Kerala, qui applique l’héritage matrilinéaire, est celui qui bénéficie à la fois d’un rapport le plus équilibré entre les deux sexes et d’un des taux d’alphabétisation le plus égal en Inde).
Une mesure plus radicale, défendue par certains, serait une intervention directe de l’État au moyen d’une subvention accordée aux familles ayant davantage de filles. Le gouvernement pourrait également pénaliser les familles avec des garçons, du moins temporairement.
L’Inde se définit comme une femme – Bharat Mata, ou Mère Inde. Il est assez ironique de penser que si des mesures draconiennes ne sont pas prises sous peu, Mère Inde pourrait un jour être la seule femme du pays.
Un pays d’hommes
par Rakesh Mani
Copyright: Project Syndicate, 2011.
www.project-syndicate.org
Traduit de l’anglais par Julia Gallin
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