Yann Arthus-Bertrand
Yann Arthus-Bertrand est photographe, cinéaste, et écologiste. Il s’est toujours passionné pour le monde animal et les espaces naturels. En 1991, il fonde Altitude, première agence de photographie aérienne dans le monde, qui regroupe des photographes de différents pays, et, dans son travail personnel, il se tourne vers des séries de longue haleine, s’interrogeant sur le lien de l’homme avec la nature sauvage ou domestiquée : La Terre vue du ciel, Bestiaux, Chevaux, 365 Jours pour réfléchir à notre Terre… Il fonde en 2005 GoodPlanet.org, une association devenue aujourd'hui fondation reconnue d'utilité publique, qui vise à "mettre l'écologie au coeur des consciences" et édite ce site internet. Il a réalisé le film HOME.
Photo Erwan Sourget
Remettre les paysans au cœur du monde

30/11/2011 4:31 pm
J’ai toujours aimé les paysans – je les ai photographiés pendant des années. Ils exercent l’un des plus beaux métiers du monde : nourrir les Hommes. Ils le font souvent avec courage, intelligence et générosité. Leur rôle va même bien au delà . Ils façonnent les paysages et transforment –en bien ou en mal- les écosystèmes. Je les critique parfois quand ils abîment les écosystèmes par des pratiques intensives, mais c’est toujours avec bienveillance. En France, ils sont environ 500 000. Mais dans le monde, ce sont plus de 2 milliards de personnes qui travaillent la terre, souvent sans l’aide d’aucun tracteur ou engin mécanique.
Dans notre culture urbaine, les paysans sont souvent perçus comme les reliques d’un monde dépassé, car ils vivent au rythme des saisons plutôt qu’à celui des dépêches ou de Twitter. Mais cela pourrait changer. Car les paysans sont au cœur d’une transformation à la fois essentielle et technologique.

Essentielle, parce que nourrir le monde redevient un enjeu, avec l’augmentation de la population, qui atteint 7 milliards cette année et pourrait dépasser 10 milliards d’ici 2050. D’autant plus que la modification des régimes alimentaires et l’augmentation de la consommation de viande, font peser une pression supplémentaire (50 % de la production agricole mondiale est consacrée aux élevages). Alors que les terres arables viennent à manquer, que les sols s’épuisent à cause de décennies de pratiques écologiquement néfastes, le prix des matières agricoles s’envole, et amène des crises comme celle de 2008 avec les émeutes de la faim.

La montée des prix et les tensions sur les marchés font de l’agriculture, longtemps méprisée par les investisseurs, un secteur attractif, à tel point que spéculation et acquisitions à grande échelle prennent place. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes politiques et éthiques majeurs. Et ce qui nous rappelle que la faim n’est pas qu’une question de production mais aussi une question de pauvreté et d’accès à la nourriture.

Technologique, car le métier d’agriculteur est, malgré son image surannée, extrêmement technique. Même le plus pauvre et le plus isolé des paysans doit sélectionner les semences, contrôler l’irrigation, maitriser la fertilité des sols, assurer l’accès en matière organique, optimiser les récoltes en fonction des prédateurs possibles ou du climat. Il doit comprendre le système financier pour avoir accès aux crédits nécessaires et connaître les marchés volatils sur lesquels seront vendus ses produits.

Chacun de ces points connait aujourd’hui de profondes transformations, car les nombreux progrès de l’agriculture conventionnelle ont été obtenus avec des techniques finalement contreproductives – qui épuisent les écosystèmes dont les paysans ont besoin pour produire. Il faut une nouvelle révolution verte, ou une révolution doublement verte, c’est à dire une transformation des pratiques qui augmente encore la production mais s’appuie désormais sur les écosystèmes et les préserve.

De l’avis de tous les experts, à la FAO ou ailleurs, cette révolution est possible. Les technologies existent déjà , elles permettraient de multiplier par 2 la productivité mondiale. En particulier pour les tout petits producteurs, qui possèdent parfois moins de un hectare et produisent à peine de quoi se nourrir.
C’est ce que montre ce livre essentiel. Restaurer les sols avec un couvert végétal naturel plutôt que des intrants, améliorer l’accès à l’eau, identifier des variétés résistantes aux parasites, diminuer les gaspillages en amont ou en aval, etc. les pistes sont multiples et le World Watch a fait un travail remarquable en rassemblant les plus intéressantes d’entre elles.
Ces technologies permettraient de résoudre une grande partie de la faim et de la pauvreté dans le monde - car permettre aux petits paysans de dégager un excédent, c’est leur permettre de trouver l’argent pour envoyer un enfant à l’école, acheter un animal qu’ils pourront revendre en cas de mauvaise récolte ou payer le médecin. Très souvent, ces modifications reposent sur une implication plus juste et plus équitable des femmes.

Ces technologies ne ressemblent pas à celles qui permettent d’envoyer des navettes dans l’espace ou de construire des images en 3D. Elles n’en sont pas moins importantes. Et pas si simples que ça. En fait, c’est même leur complexité qui en retarde l’avènement. Car elle rend longue et difficile leur diffusion dans des zones de densité faible, souvent défavorisées.
L’agriculture est un véritable enjeu pour notre monde. Il faut que nous lui accordions tout l’intérêt qu’elle mérite. 

Remettre les paysans au cœur du monde

par Yann Arthus-Bertrand avec Olivier Blond
Préface de l'ouvrage COMMENT NOURRIR 7 MILLIARDS D’HOMMES : RAPPORT DU WORLD WATCH INSTITUTE PUBLIÉ PAR GOODPLANET
Yann Arthus-Bertrand est photographe, cinéaste, et écologiste. Il s’est toujours passionné pour le monde animal et les espaces naturels. En 1991, il fonde Altitude, première agence de photographie...

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