François Ramade
Ingénieur agronome, docteur ès sciences, François Ramade est professeur émérite de l'université Paris-Sud (Orsay). Il est ancien président de la Société nationale de protection de la nature, président honoraire de la Société Française d'Écologie et membre d'honneur de l'Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. Il exerce également des fonctions d’expert auprès du Programme des Nations unies pour l'environnement. A publié de nombreux ouvrages académiques, en particulier un Traité d'Écologie en deux volumes (Éléments d'Écologie) édité par Édiscience International.
Pourquoi protéger la nature
31/08/2008 3:09 pm
La préservation d’écosystèmes non dégradés et de régions naturelles vierges figure au tout premier rang des tâches urgentes qui incombent à notre génération. Son importance est primordiale parmi les multiples impératifs qui conditionnent l’avènement d’une société postindustrielle capable d’assumer un développement durable. On pourrait au préalable se demander comment se justifie la protection de la nature, et pour quelles raisons faut-il soustraire certaines biocœnoses à l’action humaine, même si pareilles questions peuvent paraître inconvenantes.
Pourquoi doit-on se préoccuper du sort des espèces menacées et préserver le maximum de biodiver-sité ?
Les arguments en faveur d’une telle proposition peuvent se ranger en plusieurs catégories. Ils sont de nature scientifique, économique et culturelle.
a) Justifications scientifiques de la conservation
Les raisons scientifiques sont multiples. De trop nombreuses espèces animales et parfois végétales ont été anéanties de diverses façons par le passé, et le sont à l’heure actuelle a fortiori, sans qu’aucun biologiste n’ait eu le temps de les étudier. Pis encore, un nombre immense d’espèces vivantes excédant de beaucoup un minimum de un million de taxons dans l’estimation la moins pessimiste (Wilcox, 1998) est condamné à disparaître au cours du prochain demi-siècle dans les seules forêts pluvieuses tropicales du globe si se maintenaient les taux de déforestation relevés depuis le milieu des années 1980.
Les conséquences catastrophiques de la disparition rapide d’un nombre aussi considérable d’espèces vivantes sont évidentes sur le plan scientifique. Non seulement cette perte irréparable se fera sentir dans le domaine de la taxonomie – la plupart d’entre elles n’étant même pas encore décrites – et dans celui de l’évolution, mais elle aura aussi de graves conséquences pour la recherche fondamentale, certaines espèces rares douées de particularités biologiques remarquables pouvant permettre des avancées spectaculaires dans la compréhension de nombreux phénomènes biologiques essentiels.
[…] D’autre part, l’un des aspects écologiques majeurs propres aux espèces vivantes qui justifie leur conservation tient à leur rôle dans l’entretien des processus écologiques fondamentaux. Dans certains cas, l’extinction d’une seule espèce, en altérant les mécanismes homéostasiques d’un écosystème, est susceptible de perturber un cycle biogéochimique ou tout autre processus écologique fondamental de telle sorte qu’il peut s’ensuivre une dégradation de l’écosystème tout entier. […]
Par ailleurs, […] il est absolument indispensable de conserver des témoins (des milieux continentaux) pour les recherches scientifiques à venir et cela dans l’intérêt des générations futures. Celles-ci auront certainement besoin des espèces raréfiées pour restaurer les écosystèmes dégradés par l’imprévoyance de leurs ancêtres.
b) Justification économique de la conservation
La sauvegarde du fonds génétique végétal et animal de la biosphère est par ailleurs essentielle pour d’autres motifs tout aussi fondamentaux de nature économique.
En réalité, le rôle économique majeur que jouent dès à présent les espèces sauvages, et leurs poten-tialités encore plus considérables en matière d’innovation scientifique, agronomique et industrielle, représentent un argument décisif en faveur de leur protection.
Une analyse même sommaire de cet aspect de la protection de la nature montre à quel point la conservation des espèces et des écosystèmes s’impose si l’humanité souhaite un tant soit peu connaître un développement durable.
Comme le soulignait déjà l’UICN en 1980 : "La préservation de la diversité génétique est un gage d’avenir et un investissement nécessaire pour maintenir et améliorer la production agricole, forestière, halieutique, pour garder des options ouvertes pour l’avenir, et pour parer aux changements défavorables qui surviennent dans l’environnement." […]
c) Justifications esthétiques et culturelles de la conservation
De nombreux autres arguments peuvent en réalité être évoqués pour justifier la protection de la flore et de la faune ainsi que des écosystèmes auxquels elles sont rattachées. Ces derniers sont de nature récréative, esthétique, culturelle et éthique. […]
Malgré l’importance des diverses considérations socio-économiques évoquées ci-dessus, la protection de la nature nous paraît encore plus indispensable à la suite de son irremplaçable rôle esthétique, culturel et éducatif. Les splendeurs de la vie sauvage intéressent une fraction de plus en plus large du grand public.
Nous en prendrons comme l’exemple l’incessante croissance du nombre d’adeptes de la chasse photographique et mieux encore le succès sans précédent des publications de la grande presse consacrées à la flore et à la faune, témoin du vif intérêt que porte de plus en plus le profane au milieu naturel. Les éditions populaires ont su rapidement mettre à profit cette récente prise de conscience de la valeur esthétique et culturelle du monde vivant.
Depuis quelques années s’est d’ailleurs développé surtout en Amérique centrale, un "écotourisme" essentiellement pratiqué par des naturalistes amateurs passionnés par l’observation de la flore et de la faune tropicales […].
d) Justifications éthiques de la conservation
On pourrait enfin se demander en vertu de quelle autorité l’humanité s’arrogerait-elle le pouvoir de procéder à l’ultime génocide, sans précédent dans l’histoire de l’univers, qui conduirait à l’anéantissement de millions d’espèces vivantes ?
En des temps où le "droit à la différence" est souvent évoqué à tort et à travers […], pourquoi ne s’appliquerait-il pas aux autres espèces vivantes que la nôtre ?
Il convient d’ailleurs de noter que le respect de tous les êtres vivants est formulé de façon à tout le moins implicite dans toutes les grandes religions humaines. […]
Ce principe du respect que doivent les hommes aux diverses formes de vie a été réaffirmé avec solennité au cours des deux dernières décennies par les représentants officiels des grandes religions monothéistes et généralement avant même que ne soit promulguée la convention de Rio sur la protection de la diversité biologique.
En définitive, nous assistons de nos jours à l’émergence d’un nouveau concept philosophique et plus particulièrement éthique, celui de droit à la survie de chaque espèce végétale ou animale avec pour corollaire le devoir pour l’humanité de le préserver.
La conservation des espaces naturels: écosystèmes et paysages protégés
Les justifications précédentes de la conservation de la nature s’appliquent à tous les systèmes écologiques de degré de complexité élevé: habitats, écosystèmes et paysages. La protection de ces entités écologiques est justifiée dans l’ensemble par les mêmes raisons que celles propres à la préservation de la biodiversité.
Éléments d’Ecologie: Écologie Appliquée (Dunod, 6e édition, chapitre 9.2, p. 680-695, 2005)
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