Claire Nouvian

Claire Nouvian est une environnementaliste qui voue sa carrière à sensibiliser le public et les autorités aux problèmes posés par l’exploitation des océans profonds et des espèces très vulnérables qu’ils abritent. Entre 2002 et 2005, elle a écrit deux documentaires primés et a fondé l'organisation à but non lucratif BLOOM (www.bloomassociation.org). Elle a publié en 2006/7 la première encyclopédie visuelle des écosystèmes profonds : le livre ABYSSES, traduit en 10 langues, salué par la presse internationale et maintes fois primé. En 2007, Claire organise l'exposition ABYSSES, au Musée national d'Histoire naturelle à Paris, une première mondiale offrant au public une chance unique de contact direct avec une grande variété d’espèces d'eau profonde ainsi que l'accès à des photos et des vidéos inédites. L'exposition a depuis voyagé dans d'autres villes en France et à l’étranger (Hong Kong, Taiwan, Angola, Israël et Chine.) En 2012, l’exposition ABYSSES s’ancre à l’aquarium de Brest, Océanopolis, pour un cycle annuel complet.

Claire est une ardente défenseuse des océans et des équilibres socio-économiques qui en dépendent. Son implication, avec un petit groupe d’ONG, dans le Grenelle de la Mer a conduit à des avancées remarquables pour la conservation du milieu marin, tel que l'engagement de la France de protéger 20% de son territoire maritime d'ici 2020. Elle vient de réaliser une étude approfondie des comptes d’exploitation des quelques entreprises de pêche profonde en France, notamment la Scapêche, la flotte du groupe Intermarché, et de montrer que malgré les importantes subventions publiques reçues, ces entreprises sont chroniquement déficitaires.

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Les pêcheurs, nouveaux laboureurs des grands fonds
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Les dégâts de la pêche en eaux profondes

« Nous sommes en train de transformer les océans en désert »

11/10/2011 10:27 am

La pêche industrielle en eaux profondes a des conséquences dramatiques sur les océans. A la veille d'une Conférence internationale sur les grands fonds marins organisée par l'Institut océanographique de Paris le jeudi 13 octobre, Claire Nouvian, fondatrice de l'association Bloom et grande défenseure des océans, revient sur une méthode de pêche qu'elle qualifie d'« aberration écologique. »

Ces derniers temps, on entend un peu parler de la pêche en eaux profondes. Une pétition a circulé sur Internet, des chercheurs ont lancé un appel pour la fin de la pêche en eaux profondes, une conférence se tient à Paris, est-ce une bonne nouvelle ?

C’est tellement rare que l’on entende parler de pêche en eaux profondes que c’est en effet une bonne nouvelle, mais ça reste malheureusement encore trop discret. Il faudrait qu’on en parle de façon bien plus fréquente. Alain Finkielkraut disait que l’actualité était aquatique, qu’elle faisait surface pour être aussitôt engloutie. Il existe aujourd’hui une compétition féroce pour l’accès à l’espace médiatique avec d’un côté des faits qui sont dramatiques, qui ont des implications vitales et à long terme pour des millions de personnes sur la planète et de l’autre des actualités qui n’ont absolument aucun impact sur l’histoire de l’humanité, ce qu’on appelle les chats écrasés, les concerts de Lady Gaga etc. Typiquement, au moment des négociations à l’ONU sur la pêche profonde en eaux internationales, le Times avait pensé faire un article sur les débats mais une actualité financière est venue balayer tout cela. J’ai trouvé que cet épisode était une bonne image du monde dans lequel on vit.

Donc si on entend un peu plus parler de pêche profonde, c’est bien. C’est ce que l’on essaie de faire au sein de l’association BLOOM, ainsi qu’avec Greenpeace et le groupe Pew, mais finalement, on doit être à peine une vingtaine de personnes dans le monde à réellement se préoccuper du sort des grands fonds marins et à faire face à des groupes industriels puissants, mieux organisés et surtout mieux financés que nous.

En quoi consiste la pêche en eaux profondes ?

La pêche en eaux profondes, c’est le résultat d’un échec : celui de ne pas avoir réussi à gérer durablement les populations de poissons vivant en surface. Le cabillaud, le lieu noir, la lotte, tous ces poissons à la chair savoureuse ont été décimés par les flottes de pêche. Les stocks qu’on appelle « traditionnels », car ils sont exploités depuis que l’homme pêche en milieu marin, ont été très mal gérés et au fur et à mesure qu’ils diminuaient, les flottes industrielles ont déplacé leur effort de pêche vers les profondeurs.

Avec le concours de l’IFREMER, les armateurs à la pêche ont alors développé des campagnes d’exploration pour localiser de nouveaux stocks de poissons et de nouveaux terrains de pêche. C’est comme cela que des poissons comme la lingue bleue, le sabre noir, le grenadier de roche ou les requins profonds ont commencé à être pêchés alors que pendant longtemps, on les rejetait systématiquement à la mer parce que personne n’en voulait. A la fin des années 80, on a ainsi vu arriver sur les étals de nouveaux poissons qu’il a fallu faire accepter aux acheteurs. On a commencé par les présenter en filets pour masquer leur aspect répugnant et par les renommer pour les rendre plus attrayants : la queue-de-rat est devenue le « grenadier » etc. Les pêcheurs ont offert ces nouveaux-venus des étals aux mareyeurs à condition qu’ils les offrent à leur tour aux consommateurs de façon à les habituer à leur saveur. Marlboro ou Philipp Morris ne s’y prenaient pas autrement lorsqu’ils offraient des cigarettes aux jeunes dans les boîtes de nuit autrefois.

Ensuite, concrètement, la pêche en eaux profondes, ce sont des bateaux de gabarit industriel (jusqu’à environ 50 mètres en France et plus encore ailleurs) qui raclent les fonds marins entre 400 et 2 000 mètres de profondeur et qui attrapent tout ce qui s’y trouve au moyen de chaluts immenses et lourdement lestés.

Quelles sont les conséquences environnementales de la pêche en eaux profondes ?

La pêche en eaux profondes est un drame écologique. D’abord parce que c’est une pêche non sélective : on prend tout ce qui se trouve sur le passage du chalut. Et puisqu’il est impossible de cibler les espèces, on fait le tri sur le bateau et on rejette tout ce qu’on ne désire pas. Or le problème avec les poissons profonds, c’est qu’ils vivent très longtemps, qu’ils se reproduisent tardivement et qu’ils ont une fécondité restreinte par rapport aux espèces de surface. Cela les rend extrêmement vulnérables à l’exploitation. L’empereur, par exemple, a une longévité record de 160 ans et ne se reproduit qu’à partir de 25 ou 30 ans. Une étude anglaise a montré qu’en France, pour 2 ou 3 espèces ciblées par les pêcheurs, on en attrapait (et bazardait) 68 ! La pêche profonde est une forme d’abattage à l’aveugle, qui mène à un énorme gâchis et qui menace des espèces inadaptées à l’échelle et à la cadence de la pêche industrielle, comme les requins profonds. Pendant longtemps, les requins étaient rejetés à la mer car il n’existait aucun débouché markéting pour eux, mais aujourd’hui, on a fait accepter leur chair, notamment en les rebaptisant « saumonette ». Les populations de requins profonds ont décliné de façon alarmante dans l’Atlantique Nord-Est, nombre d’entre eux sont d’ailleurs menacés d’extinction.

Ensuite la pêche profonde est une aberration écologique parce qu’une fois le chalut passé, il ne reste qu’un désert. D’après les estimations des chercheurs, le passage d’un chalut détruit environ 98 % des organismes vivant sur le fond. Le problème, c’est que les lits d’éponges ou les récifs coralliens qui se développent à de très grandes profondeurs sont des écosystèmes particulièrement riches en espèces mais extrêmement vulnérables qui ont mis 8 à 10 000 ans à se former et qui mettront autant de temps, si ce n’est plus, à se reconstituer – le record mondial de l’animal le plus âgé appartient d’ailleurs à un corail profond qui vit plus de 4 000 ans !

Quels sont les principaux pays qui pratiquent la pêche industrielle en eaux profondes ?

La première puissance mondiale en termes de volumes capturés, c’est la Nouvelle-Zélande. Viennent ensuite la Russie, le Japon, l’Islande, l’Espagne, le Portugal et… la France ! Il y a en effet chez nous une dizaine de bateaux qui pratiquent la pêche en eaux profondes, la plupart qui appartiennent d’ailleurs au groupe Intermarché. Donc quand le ministre français de la pêche va négocier des quotas d’espèces profondes à Bruxelles tous les deux ans, il se comporte clairement comme le représentant d’Intermarché et d’un ou deux autres groupes, et non comme le défenseur du bien commun, qu’il est supposé défendre contre les intérêts particuliers, ce qui est très regrettable.

Mais ce qui est plus scandaleux encore, ce sont les subventions que reçoivent les flottes de pêche. Jusqu’en 2005, ces subventions allaient directement à la construction de navires. C’est ainsi qu’Intermarché a pu renouveler ses navires spécialistes de pêche profonde en 2004 avec la connivence des autorités françaises alors que les espèces profondes venaient de passer sous quotas. Depuis le 1er janvier 2005 en revanche, les subventions à la construction sont interdites par l’Union européenne. Mais les aides à la modernisation des navires ou au démantèlement demeurent. Ces aides améliorent la rentabilité d’une entreprise de façon artificielle et in fine, augmentent la pression de pêche sur des stocks surexploités. Comme les agriculteurs, les pêcheurs bénéficient d’une détaxe sur le gasoil (ils paient le carburant deux fois moins cher que tout le monde), ce qui encourage des pratiques non rentables comme la pêche profonde, se déroulant très loin des côtes françaises.

Peut-on malgré tout imaginer une pêche en eaux profondes durable ? Est-ce qu’il existe d’ailleurs des pêcheries en eaux profondes labellisées MSC ?

Il en existe une, oui : la pêcherie de hoki en Nouvelle-Zélande, mais elle est très controversée car c’est celle qui a le plus grand taux de destruction de coraux profonds et qui rencontre également de gros problèmes de prises accessoires. Donc avoir donné le label MSC à une pêcherie comme celle-ci, c’est quelque chose qui me laisse tout à fait perplexe.

La pêche durable en eaux profondes est pourtant envisageable. Il suffit de prélever chaque année un pourcentage très faible de la biomasse, or pour que cela soit viable économiquement, il faut que la pêche se réalise soit très proche des côtes à bord d’embarcations artisanales (comme au Portugal), soit que la biomasse de poissons soit gigantesque et intacte. Chez BLOOM, nous avons animé un séminaire scientifique international réunissant des experts mondiaux du sujet et la conclusion, en bref, fut que la seule pêche profonde susceptible d’être durable était la pêche portugaise telle qu’elle est pratiquée aux Açores car elle ne déploie pas de chaluts, mais utilisent des palangres, c’est-à-dire des lignes avec des hameçons qui sont posées sur le fond. On arrive ainsi à mieux cibler les poissons et à réduire les prises accessoires : environ 10 % de prises accidentelles avec les palangres contre minimum 50 % avec les chaluts ! Malgré cela, il reste quand même un problème : les prises accessoires au Portugal sont surtout des requins profonds, qui prennent relativement bien les hameçons, et dont les populations ont déjà été drastiquement réduites. En revanche, les populations d’espèces profondes de l’Atlantique Nord-Est ont déjà été trop réduites pour qu’une pêche durable soit désormais possible. Il faudrait attendre au préalable que les stocks se reconstituent. La pêche profonde durable et écosystémique est donc théoriquement possible, mais pour cela, il faut avoir des stocks qui se portent bien et que l’on connaît, or ce n’est pas le cas aujourd’hui : la science est très lacunaire sur les espèces profondes, ce qui est logique puisque ces captures ne génèrent pas suffisamment de revenus pour justifier d’investir dans des campagnes scientifiques. C’est le serpent qui se mord la queue : il faut plus de science pour pouvoir prétendre gérer les espèces profondes mais plus de captures d’espèces profondes pour justifier de payer la science, c’est la quadrature du cercle !

Face à ce constat, comment peut-on agir en tant que consommateur ? Comment savoir par exemple que le poisson qu’on achète est un poisson profond ?

Il faut apprendre au moins 4 noms : grenadier de roche, lingue bleue, sabre noir et saumonette ou siki, selon les appellations. Ceux-là, il faut les éviter comme la peste. Il faut vraiment se méfier de la saumonette qui est composée de plusieurs espèces de poissons dont du requin profond. C’est un nom générique marketing qui ne correspond à aucune espèce et qui a été inventé de toute pièce. Ensuite, il faut consulter les listes rouges faites par des ONG comme Greenpeace ou le WWF. Il est très difficile, voire impossible, de suivre les espèces « à consommer », mais vraiment facile de suivre la « liste rouge » des espèces à éviter. Le guide Greenpeace explique par exemple pourquoi il ne faut pas manger de flétan d’atlantique, d’empereur, etc. Puisque notre gouvernement fait écho aux pressions des industriels sur les questions de pêche en profondeur, il ne faut pas compter sur lui pour protéger la biodiversité des océans, c’est donc à nous, consommateurs, de prendre notre destin en main.

 

© BLOOM Association en collaboration avec le Dr. Les Watling, 2010.

Les profondeurs comprises entre 300 et 2000 mètres (en bleu sur la carte), qui correspondent précisément à la profondeur travaillée par les chalutiers de pêche, sont les zones qui abritent la plus forte diversité d’espèces marines dans les océans. Elles ne couvrent que 8,2 % des océans de la planète. Il suffit donc de très peu de temps pour transformer cette zone en désert.

 

Pour aller plus loin, rendez-vous sur le site de l'association Bloom : www.bloomassociation.org

Les principales conclusions de l'association Bloom sur la pêche en eaux profondes sont également téléchargeables ici : http://goo.gl/K2H4n

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« Nous sommes en train de transformer les océans en désert »
Propos recueillis par Benjamin Grimont

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